L'éditorial
Riches et pauvres à Rennes : des contrastes modérés

     La question de l’argent torture l’ensemble du corps social. Qui sont les riches, où sont les pauvres, qu’en est-il de l’« entre-deux » ? À chacun sa théorie, sa conviction, son illusion ou son mensonge. Notre impuissance commune à percevoir la réalité du « fric », du patrimoine et de la fortune, l’économiste Luc Arrondel la souligne en ouverture de notre dossier en engageant chiffres à l’appui une méditation sur les hyper-riches.
    Notre propos n’est pas d’entrer dans la psychologie de l’argent. Plus modestement il s’agit ici de fournir quelques éléments propres à objectiver ce que recèle la grande boîte noire des revenus à l’échelle du territoire de Rennes Métropole. En ayant toujours à l’esprit la bombe silencieuse que représentent les fortes inégalités sociales, ce scandale permanent.
    La première question consiste à se demander d’où viennent vraiment les revenus des Rennais. Viennent-ils d’ici ou d’ailleurs ? De leur travail productif ou de la solidarité nationale ? La part respective de ces différentes sources dessine le visage particulier d’une ville. Après avoir mouliné les chiffres, Yves Morvan nous apprend qu’à Rennes près de la moitié de nos revenus, soit 44%, provient d’une redistribution en quelque sorte nationale : pensions de retraites, allocations, prestations sociales mais aussi traitement des fonctionnaires. Nous sommes une ville d’administration et d’hospitalisation, cela veut dire beaucoup d’emplois publics (un quart des Rennais) selon une courbe qui n’a cessé de progresser. Pour autant Rennes reste une ville à revenus majoritairement productifs (56% du total). Qu’il s’agisse de la production consommée sur place ou de la production vendue à l’extérieur, cette dernière part étant d’ailleurs très supérieure à celle de la moyenne des villes françaises.
    Au bout du compte, ces données dessinent la figure d’une ville équilibrée avec à la fois beaucoup de richesse productive et beaucoup d’apport redistributif. Grâce à cette répartition égale, la zone de Rennes peut se permettre de traverser la crise sans trop de dégâts. Mais attention, ce bel équilibre se trouve menacé tant par les restrictions budgéaires de l’État ratiboiseur d’emplois publics et de prestations, que par la désindustrialisation caractéristique de notre époque. Heureusement, Rennes ayant mis le paquet sur les emplois du tertiaire supérieur, elle peut espérer bénéficier d’une relative protection.
    Deuxième question : de quels revenus disposent les Rennais, et comment est-il géographiquement réparti sur le territoire métropolitain ? À plonger dans le détail des quartiers et des rues, on mesure à quel point le paysage est infiniment plus complexe que l’apparence visible. Le schéma de base - riches au nord de la Vilaine, pauvres au sud - reste globalement pertinent. Car ici la mixité sociale n’est pas un vain mot : Les Mottets, quartier le plus riche « cohabite » avec Maurepas le plus pauvre. Parfois, les deux milieux s’intriquent dans une même rue.
     Nos cartes, schémas et analyses revèlent une métropole globalement plutôt « riche » avec un revenu médian par personne de 20 840 euros soit 2 000 de plus que la moyenne française. Ainsi Rennes se situe au top des agglos de même taille. Les pauvres y sont moins pauvres qu’ailleurs : le revenu médian dans les Zus, zones urbaines sensibles (Maurepas, Blosne, Villejean, Cleunay…) est plus élevé que dans la moyenne des Zus françaises. A l’autre bord, les riches sont à Rennes moins riches qu’ailleurs : songez que les quartiers les plus huppés affichent deux fois moins de revenus que Neuilly ! et que les plus forts revenus se trouvent à Cesson et Saint-Grégoire. Autre trait marquant, la pauvreté est située dans Rennes-ville. Les trois-quarts des personnes vivant sous le seuil de pauvreté sont rennaises. Cette pauvreté touche 18% des ménages vivant dans la ville, ce taux malgré tout inférieur à celui des autres villes. Quant aux communes de la métropole elles sont plus aisées mais avec des disparités : la première couronne nord plus riche que la sud, et la deuxième couronne moins riche que la première…
    Les inégalités sociales sont aussi plus fortes à Rennes que dans les autres communes de la métropole. Si l’on considère la différence de revenu entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres, l’écart est de 5,3 pour l’ensemble de Rennes Métropole alors que pour la seule ville de Rennes il atteint 8,2. Malgré ce fossé, Rennes demeure, avec Nantes, l’une des villes « les moins inégalitaires de France » !
    On aurait tort de s’en réjouir trop vite. En effet, la situation tend à s’agraver: en ville les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Parallèlement, la grande pauvreté tend à se diffuser vers les communes périphériques, phénomène nouveau dû en partie au programme local de l’habitat qui fait croître l’habitat social dans les communes. L’Histoire est une des clés pour comprendre la géographie de l’argent sur la ville. Gauthier Aubert montre ici que les localisations actuelles trouvent leurs racines dans les siècles lointains. Sur la rive droite, la colline pour les riches ; sur la rive gauche, le marécage pour les pauvres. Bipolarisation nord-sud que tempèrent depuis toujours de réelles intrications des classes sociales. L’Histoire nous révèle aussi comment le profil des très riches mute au cours des siècles. Les portraits de Julien Thierry (16e siècle), du président de Robien (18e), de Charles Oberthür (19e) et de Louis Le Duff aujourd’hui, résument la trajectoire d’un profit rennais puisé à des sources très variables.
    Certes, l’entrepreneur est riche mais il créé de la richesse. Claude Champaud se penche sur la genèse et les figures des grandes réussites économiques de la ville depuis trente ou quarante ans. Celles des Legris, Piromalli (McDo), Legendre (immobilier), Clanchin (Triballat), Rouleau (Samsic), Ferré (hôtels), Caron (Norac)… L’ancien président de Rennes 1 détecte à l’origine de leur envol une propulsion due à l’attractivité de la capitale régionale. Il souligne les liens anciens et féconds qui unissent ici l’université et le monde des entreprises. Ces dernières sortent parfois tout droit des labos universitaires.
    Que fait-on de l’argent ? C’est là que le commerce entre en action. Le sociologue René Péron retrace sous cet angle l’évolution de la ville depuis une centaine d’années. Chemin parcouru depuis les magasins bourgeois jusqu’à la consommation de masse dans les hypers et centres commerciaux. Jusqu’au hard-discount, le commerce solidaire et les circuits courts d’aujourd’hui. L’acte d’achat est un bon reflet de la richesse et de la pauvreté tout autant que du rapport que chacun entretient avec son argent, de ce que chacun veut montrer ou pas.
    La question de l’égalité ou de l’inégalité revient en force nous dit à juste titre le philosophe Florent Guénard. Elle interpelle les politiques d’autant que les inégalités s’aggravent. Ainsi le veut le système, dira-t-on, si bien qu’à défaut de pouvoir peser sur le fond la puissance publique s’attache à réduire les inégalités, à compenser en faisant jouer la solidarité nationale les injustices les plus flagrante qui concernent une part croissante de la population. Cela se joue aussi au niveau local. A Rennes, depuis longtemps, les politiques municipales ont mis en place des mécanismes compensateurs, nous rappelle Loïc Richard en citant plusieurs exemples de tarifs publics (transports, loisirs) modulés en fonction des revenus de chacun et qui tendent ainsi à rétablir une égalité d’accès pour tous les citoyens.
    Pour clore ce dossier, nous présentons quelques témoignages. Sans chercher à conclure ni à promouvoir un modèle, ils voudraient transmettre la flamme de ceux qui vivent de peu. Cette richesse dans la pauvreté que raconte Gilles Cervera après avoir rencontré des femmes de Maurepas. Et cette sorte de bonheur dans le dénuement assumé que nous conte Pauline, 25 ans, vivant avec 300 euros par mois…