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Histoire & Patrimoine
#25
RÉSUMÉ > La vie des Rennais à travers une photographie d’archive. Tel est l’objet de cette rubrique créée dans le numéro 17 de la revue avec le précieux concours de David Bensoussan. Elle vise à décrypter une image oubliée, insolite, historique ou tout simplement sensible de la ville et de ses habitants. Voici donc un instantané d’une époque et d’un quartier révolus : la rue de Nantes il y a un demi-siècle.

     Prise au tout début des années 1960, cette photographie nous donne à voir une partie de la rue de Nantes, aujourd’hui disparue. Poursuivant la rue Tronjolly, après son croisement avec la rue de Plélo et la rue Thiers (aujourd’hui rue du Puits Mauger), la rue de Nantes rejoignait alors, par une longue diagonale, le carrefour, plus au sud, formé par la jonction des boulevards de Guînes et du Colombier. C’est la rénovation du quartier Colombier, engagée à partir de 1962, qui a fait disparaître ce paysage urbain. Tout le périmètre situé entre le boulevard de La Tour d’Auvergne, à l’ouest, et les boulevards d’Isly et de l’Alma, à l’est, est, en effet, profondément remanié par cette grande opération d’urbanisme initiée par la municipalité Fréville et dont un des éléments majeurs est la destruction de la caserne du Colombier, limitrophe au Champ de Mars.
    Par bien des aspects, cette photographie témoigne donc d’une époque révolue, celle du vieux faubourg de la rue de Nantes avec son pavement, ses alignements désordonnés de maisons populaires, parfois insalubres, aux façades vétustes et décrépies où les raccordements électriques dressent de disgracieuses avancées métalliques, ses urinoirs publics masqués de tôles décorées d’hermines d’où émanaient souvent quelques odeurs nauséabondes.
    Sans doute en sens unique, la rue est bordée sur le côté droit d’automobiles emblématiques des années 1950 : outre trois Citroën 2 CV, dont une en version fourgonnette, on observe ainsi une Simca Aronde et une Renault Dauphine. Dans cette rue populaire, les petits commerces sont encore nombreux comme en témoignent diverses enseignes et devantures. En cela, la rue de Nantes, telle que nous la voyons ici, est le reflet d’un temps où le petit commerce dominait encore l’activité marchande et où sa dispersion dans l’espace urbain restait très forte. Les boutiques sont toujours modestes, à l’exemple de la mercerie Josette, juste devant la 2 CV fourgonnette, et l’étage constitue fréquemment le lieu d’habitation du commerçant. Les activités de service prédominent : un salon de coiffure et un café, au premier plan à gauche, font face au petit hôtel du Puits Mauger. Seule la camionnette de la chaîne de magasins SPAR, au premier plan à droite, dont le logo - le sapin - rappelle ses origines néerlandaises, évoque la grande distribution.
    Pourtant, dans cette rue à la quiétude apparente, à peine troublée par le passage de quelques badauds, c’est du commerce que vient l’animation visuelle à travers l’accumulation de messages publicitaires qui témoigne que la France entre alors dans la société de consommation. De multiples affiches recouvrent en effet le large mur du premier bâtiment jusqu’à envahir l’urinoir contigu. La plus grande, celle pour les radios et télévisions Radiola est signée Hervé Morvan, affichiste et décorateur réputé, né à Plougastel-Daoulas, rendu célèbre notamment par ses publicités pour les cigarettes Gitanes et pour la marque Banania. Les publicités pour des marques nationales (automobiles Renault et Simca, matelas Simmons) y côtoient des annonces pour des commerces rennais, juste à côté de la camionnette, dont on peine à lire les noms.
    Le contraste entre l’amoncellement publicitaire qui ouvre cette portion de la rue de Nantes et l’aspect terne et gris de cette vieille perspective urbaine reflète finalement de manière symbolique cette période d’entre-deux qui caractérise encore la ville en ce début des années 1960.