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Rennes des écrivains
#26
Christophe Paviot :
à l’ouest, à l’hôpital sud
RÉSUMÉ > Christophe Paviot est un écrivain originaire de Rennes. Il est né le 24 avril 1967 « à l’ancienne clinique de la Sagesse. J’ai mis des années à la trouver, mais je crois que j’ai enfin retrouvé cette sagesse perdue», dit-il. Du pur Paviot. Cet homme au profil de rocker, créatif dans la publicité, longtemps chômeur, dont on dit qu’il travailla comme docker à Valparaiso et dans une ferme de crocodiles en Australie, aime à manier la blague. Il n’est pas non plus du genre à distiller l’eau tiède. On peut apprécier la vigueur provocatrice de sa fantaisie depuis son premier livre paru en 1999, Les villes sont trop petites (Serpent à Plumes, repris en J’ai lu). Il avait démarré sa « carrière » d’écrivain tout bêtement en envoyant un courrier des lecteurs aux Inrockuptibles. Le magazine publia une douzaine de ces lettres. Une vocation était née.

     Aujourd’hui, Christophe Paviot a une dizaine de titres – romans et nouvelles – à son actif. Citons par ordre d’apparition. Le ciel n’aime pas le bleu (J’ai lu), Missiles. Et souvenirs cardiaques (Serpent à Plume), Blonde abrasive (Hachette Littératures, 2005, repris en Points), Devenir mort (Hachette Littératures, 2007), Cassé (Kurt Cobain) (Naïves Editions), Mélancolie de la masse critique (Dialogues). Son dernier roman, La guerre civile est déclarée (Dialogues) est l’histoire d’un cadre se tranformant le soir en poseur de bombes pour mettre la ville à feu et à sang. Ce livre a retenu attention de Place Publique (voir notre compte rendu dans le n°23, p. 109) notamment parce que toute l’action du récit se passe de bout en bout à Rennes, dont la topographie est précisément restituée. « J’ai choisi Rennes parce que j’adore cette ville, confie Christophe Paviot à Ouest-France le 21 août 2013. Je la connais par coeur, j’y ai grandi. La proximité avec la mer, la fête… Ça n’est pas une ville grande gueule. En même temps, c’est de Rennes qu’est partie la Révolution française ! »

     Nous avons demandé à Christophe Paviot d’écrire « son » Rennes pour Place Publique. L’auteur reconnaît que son texte est « à moitié imaginé ». Il a « effectivement consulté un spécialiste » pour ses vertèbres. Il existe effectivement un problème de nerf qu’on doit couper. Face à cette menace, Christophe Paviot s’est abstenu. Si le rendez-vous avec le médecin est vrai, « tout le reste est imaginé, sauf la disparition de Rennes Musique, hélas... »

Un rapace trace des cercles invisibles dans le bleu du ciel, je me demande si ça pleure ou quoi un rapace. Pas les aigles, mais les éperviers peut-être ? Ce n’est qu’une buse. La fenêtre est légèrement entrouverte, quinze centimètres à peine, seuls les anorexiques sont autorisés à sauter du cinquième étage de l’hôpital Fontenoy, voilà ce que je me dis, j’ai déjà abandonné le sujet des rapaces. Soudain un bruit de tôle froissée me tire complètement de mes pensées, le professeur revient avec les images du scanner. C’est le genre de mec qui soupire au moment de s’asseoir, du coup on ne sait jamais si c’est le souffle du skaï ou le cuir de son fauteuil qu’on entend, et on reste à se demander, un peu perdu, ce qu’on fout là.
— Bon. Vous êtes opérable, aucun doute là-dessus. Vos disques L3, L4, L5 sont morts. Y a plus rien là-dedans. Les disques c’est comme des petits coussinets constitués à 80% d’eau. Bon, les vôtres, ils sont crevés, y a plus rien, je viens de vous le dire.
— Et vous entendez quoi par opérable ?
— Les Allemands ont créé des disques artificiels pas mal du tout, c’est une technologie assez récente mais prometteuse. Il est encore un peu tôt pour se prononcer sur la durée de vie de ces prothèses, mais on estime déjà qu’elles peuvent tenir seize ou dix sept ans.
— Et dix sept ans, c’est long en chirurgie ?
— C’est déjà pas mal... Pas si mal, non. Mais attention, c’est une intervention un peu lourde.
— C’est-à-dire ?
— Eh bien, on vous ouvre sur le ventre, sur le côté, là, et on pousse tout le matériel de l’autre côté. Les intestins, l’estomac, le foie. On pousse.
— Ah oui, quand même.
— Attendez, je vous explique. Ces prothèses allemandes ont une forme de «C», vous voyez ?
— Oui, je connais mon alphabet.
— On ne peut pas introduire un vrai disque fermé, sinon on vous coupe la moelle épinière et vous finissez en fauteuil. Vous comprenez ?
— Jusque-là, je suis.
— Bien. Donc on vous introduit ces disques artificiels en forme de «C» entre les vertèbres, on remet la barbaque en place et on referme. Voilà.
— C’est cool, non ?
— À votre place, je n’emploierais pas ce terme, parce qu’il y a un «mais». Y a toujours un «mais» en chirurgie.
— C’est comme pour tout.
— Non, détrompez-vous. Pour accéder aux vertèbres et disposer parfaitement les prothèses discales, on est obligé de couper un nerf, pas le choix, c’est comme ça.
— Pas de problème, c’est lequel ?
— Celui qui règle le système de sudation des pieds. En clair, si on le coupe, vous schlinguez des pieds pour le reste de vos jours, impossible d’y échapper.
— Ah ouais, quand même, c’est du lourd.
— Je vous le disais. Ça vaut peut-être la peine de réfléchir. Mais vous êtes opérable, je vous le confirme, vous souffrez du dos, et vous êtes un sujet idéal pour les prothèses discales.
— Oui, ce serait tentant de ne plus avoir mal, mais cette histoire de pieds qui puent...
— Il faut que je vous avoue autre chose.
— Ah, c’est pas fini ?
— Après ce type d’intervention, et on ne se l’explique pas toujours dans le corps médical, il peut arriver que le patient devienne impuissant.
— Pardon ?
— Oui, je viens de vous le dire, impuissant. Les risques s’élèvent à 50 ou 60%.
— Non, mais vous vous foutez de moi, j’ai à peine vingt-huit ans, j’ai pas l’intention de schlinguer des pieds pour le reste de mes jours, et en plus, d’être incapable de bander.
— Je vous l’ai dit, cette intervention revêt des avantages, elle a aussi quelques désagréments.
— Ne plus bander, un désagrément ? Vous vous rendez bien compte de ce que vous dites ? C’est ma vie que vous foutez en l’air. Ah non, pas question, je préfère souffrir de mon dos à vie et bander jusqu’au dernier jour.
— Je vous le redis, monsieur, vous êtes opérable.
— Mais j’en ai rien à foutre, moi, d’être opérable, combien je vous dois ?
— Vous verrez ça avec mon assistante...
— Au revoir monsieur.
Je sors de l’hôpital Fontenoy avec les molécules de travers. Je me retourne sur ce bâtiment gris, rayé de bandes blanches, m’attardant sur les escaliers aux extrémités de chaque aile, pourquoi les patients ne se sauvent-ils pas par là ? C’est pas eux les malades, ce sont les mecs comme ce professeur, ce sont les chirurgiens qui les prennent en charge. Hôpital de dingues. Je marche jusqu’à la station de métro du Blosne, et je remonte vers le centre-ville.
Je descends à République, une mouette s’acharne sur un sac poubelle « Vigipirate », avec son bec elle tire sur la membrane en plastique jaune et soudain, le truc s’éventre et tout son contenu lui tombe dessus. Personne ne remarque rien, le volatile se débat là-dedans, jaugeant les packaging de fast-food d’un éclat rétinien, les éjectant dans l’instant. La mouette finit par s’arracher de son amoncellement de déchets, s’envolant avec un maigre butin, un morceau de poivron coincé dans son bec.
Je marche jusqu’à la mairie, je me pose sur les marches du théâtre pour regarder passer les gens, c’est samedi, il fait beau, le printemps est moins pourri que l’an dernier. Je songe à Rennes Musique qui a fermé ses portes depuis bien longtemps maintenant, je suis triste. Appuyé sur le cadre de son vélo, un gars un peu sale fait la manche près du manège pour les gosses, il tend son chapeau aux citadins, il sent bon la campagne, les foins, et les moissonneuses batteuses, ça fait des années que je le vois traîner dans le coin à tenter de soulager les passants de quelques francs, puis de quelques euros.
En voulant me relever, je me pince le dos, une douleur violente et effilée, parce que le truc compliqué avec les disques quand ils sont foutus, c’est que les nerfs s’étirent entre les vertèbres, comme des racines, et que ça pince très fort au moindre effort, à la moindre torsion.
Je traverse la place en me tenant les lombaires, je dois marcher en crabe, parce qu’en passant près du vagabond des prairies celui-ci me sort un truc, tiens, regarde-le donc celui-là, on dirait qu’il marche en crabe. Puis il me fait signe de m’approcher, je suis seulement à un mètre de lui, je ne vois pas trop comment je pourrais m’approcher davantage, j’avance quand même le museau vers le sac plastique qu’il me tend, il ouvre son truc d’un coup. Je suis projeté en arrière, d’un coup aussi.
La violence du mouvement est telle que j’aurais pu m’évanouir, putain de dos. L’autre se marre, entassées dans son sac plastique d’hypermarché, des vipères aspic se débattent dans leur puanteur, un noeud de marin insoluble, un noeud de terrien. Il m’avoue qu’il commerce vaguement avec quelques pharmacies, leur vendant un peu de venin pour du sérum, je pensais que ces pratiques avaient disparu.
Je me traîne jusqu’à cette devanture pour m’appuyer sur le rebord granitique de la vitrine, les mecs à l’intérieur vendent des chaussures. Une publicité vante les bienfaits d’une semelle à base de charbon, je me propulse comme je peux jusqu’au comptoir et j’écoute les explications de la vendeuse (c’était pas des mecs). Apparemment le truc est hyper efficace, on peut avoir des problèmes de puanteur au niveau de la voute plantaire et dissimuler très facilement ces odeurs avec cet équipement discret. Et ces semelles sont supportables été comme hiver. Je ressors de là un peu pantelant et dubitatif, mais deux phrases de plus de la vendeuse auraient pu achever de me convaincre, non pas qu’elle était jolie ou je ne sais quelle autre connerie, mais elle était convaincante.
Sans attendre, je me hisse jusqu’à la pharmacie la plus proche, j’ai déjà oublié l’autre avec son sac de vipères, je n’ai pas à marcher bien loin, le centre-ville de Rennes possède une concentration d’établissements pharmaceutiques prodigieuse. Pousser la porte est si douloureux que je me m’affale aussitôt dans un siège, près d’une dame âgée, mais bien moins que son petit chien.
J’attends sagement mon tour, un homme et une jeune femme s’occupent des clients, je n’ai pas très envie d’être servi par la jeune femme, elle a des yeux maquillés, une bouche maquillée, des ongles maquillés, il n’y a guère que l’intérieur de ses oreilles et quelques muqueuses qui ne sont pas maquillés. Mais ce n’est pas pour ces détails que je ne veux pas être servi par elle. Quand mon tour arrive, je tombe justement sur la jeune femme, et merde, je me relève avec difficulté, je m’accroche au comptoir et, au moment de me lancer, le téléphone sonne miraculeusement, elle se précipite, ça dure, elle semble vouloir raccrocher, mais l’autre au bout du fil la retient, elle m’adresse des sourires las et des haussements de sourcils épilés et tatoués pour installer une connivence et me signifier qu’elle va bientôt s’occuper de moi. Surtout pas, malheureuse.
Mais son collègue, voyant que je vais mal et que sa collègue s’éternise au téléphone, décide alors de s’occuper de mon cas. Voilà, je peux enfin lui expliquer mon désarroi, mes disques usés, les nerfs qui s’immiscent entre les vertèbres, les douleurs brutales qui vous prennent par surprise, le rendez-vous chez ce professeur spécialiste du dos à l’hôpital Fontenoy, l’opération qui m’attend, les séquelles, les pieds qui puent et puis les risques de ne plus avoir d’érection.
Alors je me lance, je veux savoir si les pilules qu’ils vendent pour les vieux sont aussi autorisées pour les jeunes, je veux savoir si ce n’est pas dangereux, et surtout si ça fait vraiment bander. Le monsieur m’assure que oui, et que d’ailleurs lui-même... Et là, il perd le fil de la conversation, rougit un peu et se reprend. Les statistiques sont formelles, les hommes mûrs retrouvent une seconde jeunesse avec ces comprimés.
Je le remercie pour ses conseils, j’achète une boîte de sachets en poudre pour les maux de tête puis je ressors réfléchir sur les marches du théâtre, exactement au même endroit. L’autre con avec ses serpents ne me voit pas passer devant lui, sinon j’aurais encore eu droit à son sac de bestioles entortillées sous mon nez. J’extrais mon smartphone d’une poche de mon pantalon, c’est décidé, j’appelle l’hôpital Fontenoy. Il semble très occupé, mais mon professeur a quand même douze secondes à m’accorder, c’est exactement ce qu’il dit, vous avez douze secondes.
J’ai juste le temps de me présenter, de lui dire qu’on s’est vu il y a deux heures à peine, il me dit qu’il se souvient de moi, sur un ton glacial. Je lui annonce que je suis OK pour l’opération, il dit d’accord, je vous charcuterai donc le dos le 14 octobre, voyez avec mon assistante pour les modalités. Puis il raccroche. Douze secondes exactement. Place de la Mairie.