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Initiatives urbaines
#23
Rennes 2040 :
Que sera l’architecture ?
Deux voies possibles
RÉSUMÉ > Invité des premières assises régionales de l’architecture en Bretagne, qui se sont déroulées le 3 avril 2013 à Rennes sous l’égide du Conseil régional de l’ordre des architectes, le philosophe Thierry Paquot a livré une vision prospective du métier d’architecte. Nous publions ici un extrait de son intervention, articulée autour de deux figures fictives d’architectes bretons en 2030, Gildas Segalen et Gaëlle Aberwrac’h. Avec l’humour et la profondeur qui le caractérisent, Thierry Paquot esquisse deux scénarios. Pour le meilleur et pour le pire.

     En 2033 est publiée sur le site de l’ordre des architectes de Bretagne la Charte de Brest, rédigée après une vaste enquête régionale depuis la ville portuaire, symbole à la fois d’ouverture au monde et de porte d’entrée en Europe continentale. C’est le Consortium international des ascenseurs métropolitains, le CIAM, qui l’a sponsorisé. Il faut dire que depuis 2016, les ascenseurs ont été progressivement privatisés et sont dorénavant à péage. C’est un architecte breton qui en a eu l’idée, en étudiant les partenariats publics privés (PPP) et voyant à quel point ceux-ci profitaient surtout au « privé ».

     Comme les bailleurs sociaux, les copropriétés, les entreprises, les services publics ne savaient pas comment entretenir leur parc d’ascenseurs – premier moyen de transport au monde! -, Gildas Segalen leur a dit « Donnez les moi, je vais les gérer, et ceci sans une seule panne! » Ravies de s’en débarrasser, les sociétés immobilières ont confié au CIAM, l’entretien, les réparations et les remplacements des ascenseurs, en échange de quoi, celui-ci introduit le péage (plus cher pour monter que pour descendre, surtout dans les hôpitaux et les maisons de retraite). Très rapidement les autres pays s’y sont mis. Aussi en 2030, 97 % des ascenseurs étaient privés, ce qui a permis au CIAM d’acquérir les sociétés de fabrication, dont la légendaire marque Otis. L’édification des tours est encouragée et aidée, les architectes et les élu(e)s adoptent les mêmes arguments infondés pour justifier cette démesure: la tour est écologique, elle favorise la densité et contrecarre l’étalement urbain.
     Et ça marche! Rennes possède une trentaine de tours dont la moitié de logements luxueux, Brest en exhibe également plusieurs dont l’une, le Phare, a été dessinée par Jean Ancien en 2025, à l’âge de 80 ans, même Morlaix a une tour-ferme dont le toit est à la hauteur du viaduc, ce qui permet aux vaches de regarder passer les voitures! Pour alimenter ces bâtiments énergivores, de nouvelles centrales nucléaires ont été implantées, elles ont été privatisées en 2028. Il faut préciser que depuis 2014, la plupart d’entre elles étaient entretenues par des sous-traitants dont certains étaient originaires d’Ukraine, pays renommé pour sa ville-fantôme Tchernobyl, destination touristique prisée par les « nouveaux aventuriers »…
     De nombreux villages bretons sont dorénavant murés. Les propriétaires des lotissements et autres maisons individuelles sont fortement imposés fiscalement et désignés comme de « mauvais citoyens » depuis la nouvelle loi sur l’égalité des territoires de 2017 dont le slogan orwellien affirme que « Tous les territoires sont égaux, certains plus que d’autres! », ce qui a provoqué un retour en ville, alors que ces habitats étaient thermiquement étanches, bien conçus par des architectes préoccupés des questions climatique et énergétique et que leurs habitants travaillaient sur place, grâce aux technologies communicationnelles, s’alimentaient des légumes de leur potager, des fruits de leur verger…

     Dans les villes bretonnes prédominent les enclaves résidentielles sécurisées et médicalisées pour troisième âge, autant dire que l’architecture y est avant tout aseptisée et hygiénique, mais à l’ancienne, c’est-à-dire « fonctionnaliste », on n’y tient pas compte de l’architecture climatique mise au point par de jeunes architectes dans les années 2010-2012, qui pensent le logement selon l’axe sec/humide. L’urbanisme adhère toujours au credo productiviste, les décideurs parlent sans complexe de « croissance verte » et de « mobilités douces »…
     Les horaires sont en 3 x 8, sept jours sur sept, y compris le dimanche devenu un jour ouvré en 2018, au nom de la liberté du commerce et du fun shopping, l’automobile hybride en covoiturage cela va de soi, le train à grande vitesse, le tramway, l’avion, ces moyens de transport d’une époque révolue sont encore largement privilégiés et satisfont une classe de « nantis pucés ». Tous les aménagements, le mobilier urbain, les parcs et jardins publics, l’éclairage, sont commandés sur catalogue. Les architectes installés en Bretagne, dans leur grande majorité réalisent ce qui a été « designé » par des cabinets internationaux et sont dans l’obligation de s’associer avec l’une des majors du BTP. Une jeune architecte qui avait fait travailler des artisans locaux a été retrouvée morte au pied d’une grue dans le chantier du plus grand centre commercial écologique d’Europe, cet accident serait survenu de nuit, la victime espionnait paraît-il les travaux…

     La Charte de Brest énonce les grands principes de l’excellence architecturale, en jargon des professionnels de la profession, l’archex. Les architectes qui y souscrivent se partagent les commandes centralisées et se répartissent diverses primes inventées pour mieux les inféoder. Les rebelles sont pourchassés. Ils nourrissent le flot grandissant des réfugiés, réfugiés climatiques, réfugiés touristiques (ceux qui ne peuvent plus rentrer chez eux, suite au vol de leur passeport et de leur carte bancaire), réfugiés professionnels… Ces principes consacrent la ville à plusieurs vitesses, la vidéosurveillance, le contrôle territorial, l’urbanisme défendable, le partenariat public/privé, la cyberconcertation qui attribue aux premiers qui répondent à une interpellation de la municipalité un cadeau…
     Dans cette société entièrement informatisée, les logiciels qui rendent « intelligents » les immeubles, les autoroutes, les transports collectifs, les jardins partagés, les crèches parentales, les clubs des anciens, etc., sont régulièrement et automatiquement mis aux normes globalisées. Tout est programmé pour le bien-être des habitants selon des critères décidés par un bureau d’études sinoaméricain payé par une instance européenne. Un médiateur peut-être consulté en cas de litige ou de mécontentement, tapez le 17… Tout est prévu. Ainsi chaque proposition et intervention d’un architecte sont comptabilisées en « actes-standards », qui valent tant en heures et tant en euros. L’architecte qui se rend sur un site le fait à ses frais, de même s’il dialogue avec un client pour mieux le connaître et ainsi répondre à ses attentes… Ces « plus » sont des « moins » à l’aune des exigences technologiques. L’excellence, c’est l’efficacité technique alliée à la rentabilité économique.

     Un jour, Gildas Segalen visite la bibliothèque municipale de Rennes avant sa transformation en centre de fitness et autres soins corporels, avant donc le transfert des livres à l’usine d’incinération voisine, les bibliothèques sont devenues immatérielles et réseautées, n’importe qui de n’importe où, à n’importe quelle l’heure peut consulter n’importe quel livre numérisé, alors pourquoi les conserver sur des rayonnages et rémunérer des bibliothécaires? Il attrape au hasard un livre rouge écorné sur un tas de bouquins en vrac et décrypte le titre, Poétique de l’espace d’un certain Gaston Bachelard, le feuillette et lit: « Car la maison est notre coin du monde. Elle est – on l’a souvent dit – notre premier univers. Elle est vraiment un cosmos. » Quelles sornettes, se dit-il. Plus loin, il tombe sur cette phrase qu’un lecteur avait soulignée: « Logé partout, mais enfermé nulle part, telle est la devise du rêveur de demeures. Dans la maison finale comme dans ma maison réelle, la rêverie d’habiter est brimée. Il faut toujours laisser ouverte une rêverie de l’ailleurs. » Il éclate de rire et marmonne rageusement, « Et dire qu’il a touché des droits d’auteur pour ces bêtises! » Le soir, après avoir consulté la cotation de sa firme à la bourse de Shanghai, il s’endort. Sans rêver. Pas de temps à perdre!

     Nous sommes en 2030, Gaëlle Aberwrac’h vient d’obtenir son diplôme d’architecte. Agée de 26 ans, elle a passé un an à Sydney où elle s’est familiarisée avec l’anglais et une autre année à Lomé, d’où elle a découvert un peu d’un autre monde, l’Afrique. Dans les deux cas, ses séjours ont été riches en rencontres et en informations surtout sur le vernaculaire, la dimension environnementale de l’habitation, l’importance de l’écoute et de l’échange, la réflexion sur les « biens publics mondiaux environnementaux » comme l’eau, l’air, la terre. Elle prend des notes au crayon sur un petit carnet qui ne la quitte pas. Parfois, elle les recopie sur un fichier de son ordinateur portable. Elle tient beaucoup à ses deux cultures, l’une alphabétique, l’autre numérique.
     Dans sa vie quotidienne, ce sont des écogestes qui rythment ses activités, sachant qu’au niveau des instances délibératives et décisionnelles internationales, aux représentants tirés au sort et dont le mandat n’excède pas une année, on veille à l’application stricte d’une réglementation environnementaliste sans cesse réévaluée. C’est à cause de son empreinte écologique trop forte, suite à son voyage en avion pour rentrer de Sydney, qu’elle s’est rendue en Afrique par la mer, travaillant sur un cargo, d’une pierre deux coups! Là, en Bretagne, elle ne circule qu’en vélo. Parfois, elle s’arrête de pédaler, laisse ses cheveux épouser les caresses du vent, regarde le paysage qui s’enflamme dès l’automne et là, elle s’énergise au contact du cosmos, elle cosmosise et sourit au monde. Elle est heureuse.

Plaisir d’oeuvrer et économie du don

     « Architecte » est le métier qu’elle a choisi. Elle souhaite construire en bois, mais aussi en terre. Elle sait que depuis la loi sur le temps de travail de 24 heures par semaine, votée en 2022, elle combinera plusieurs activités. Le salariat de fondement du capitalisme est devenu une véritable gêne, il fallait « flexibiliser », d’où le précariat et le stagériat, grandement pétri de culpabilité et de frustration. À la honte du chômeur contraint à un assistanat en peau de chagrin, pourquoi ne pas opposer le plaisir d’oeuvrer ? Dorénavant chacun vit avec une rémunération plus faible qui se traduit par une salutaire décroissance, ne plus consommer n’importe quoi… C’est aussi la possibilité d’autres sources de revenus, comme le jardinage, les échanges en temps, en savoir-faire, en connaissances, bref une toute une économie du don pour qui la valeur n’a pas de prix…
     Gaëlle ignore qui a déclaré en parlant de quelqu’un qui faisait plein de choses différentes, « il a plusieurs cordes à son arc au point d’en faire une lyre… », mais cette idée de transformer une arme en instrument de musique lui convient. Son travail d’architecte, de par sa variété (rénover de vieilles bâtisses, recycler d’anciennes friches commerciales, réhabiliter écologiquement des lotissements, ménager les routes et les chemins, imaginer une nouvelle destination socioculturelle à un quartier en déclin, etc.), lui permettra d’alterner diverses missions et ainsi de faire unité. L’être humain ne sera plus émietté. Il faut dire que Gaëlle est convaincue, suite à sa lecture de Georg Simmel, que l’être humain est à la fois relationnel et situationnel, c’est-à-dire qu’il vise à toujours concilier le avec et le parmi.

     N’oublions pas que la relation est au coeur de la définition du mot « écologie », comme le suggère son inventeur Ernst Haeckel en 1866, pour qui celle-ci est la « science des relations de l’organisme avec l’environnement ». L’être humain se trouve par conséquent en relation avec le vivant (qui possède ses rythmes), avec les autres humains (qui ont leurs temporalités) et avec ce qui est déjà-là qui se modifie sur un temps long, insensiblement. Il passe son séjour terrestre à lier et à délier pour mieux relier. La liaison, cette dimension existentielle, se fiance à une autre, la situation. En effet, tout terrien est situé, c’est-à-dire qu’il se localise dans le temps et dans l’espace, il spatialise et temporalise tout en étant spatialisé et temporalisé et en spatialisant et temporalisant. Le métier d’architecte en 2030 assure pleinement ces deux attitudes.
     L’architecte établit les liaisons que l’habitant se doit de nouer avec ses voisins, les passants, les gens mais aussi avec le vivant, tout comme, elle ou il ménage les territorialités spatio-temporelles de chacun, répondant ainsi aussi bien à la question environnementale qu’à la question communicationnelle. L’architecture s’affiche sensorielle, chronotopique et participative. Gaëlle restera indépendante mais travaillera sûrement au sein d’une coopérative des métiers de la maison (une C2M) qui regroupe des praticiens complémentaires les uns aux autres. Elle sait que dès qu’une mission est terminée et en attendant qu’une autre se manifeste, elle fera de la musique (l’autre corde de son arc!) et de la formation (« à la découverte de la nature »).
     Avec les AMAP, les commerçants itinérants (donc de « proximité », comme on disait il y a vingt ans!), le commerce en ligne (les livraisons sont acheminés par les ambulanciers), l’auto-production et le large éventail des artisans et des prestataires de services qui peuplent à nouveau les bourgs et les villages urbains, l’ordinaire quotidien se révèle grandement assuré. Un collègue lui a parlé du mouvement « Construction Inventive, Architecture Merveilleuse », le CIAM qui refuse de résumer ses principes en une quelconque « charte » qui conduirait inexorablement à son institutionnalisation et à la stagnation des idées et des expérimentations…

Le parcours l’emporte sur la destination

     Inventivité et merveilleux, voilà de belles intentions, non? À la logique du programme et du projet, qui longtemps a dominé la profession, le mouvement CIAM préfère l’incrémentalisme et le trajet. C’est un architecte belge, né en 1927, Lucien Kroll qui a emprunté ce terme à un économiste américain, Charles Lindblom pour la transposer à l’architecture. Est incrémentale toute action qui s’effectue « au fur et à mesure », sans prédestination, en se questionnant, se réorientant, s’ajustant, à chaque étape d’un processus qui intègre ces nouvelles données, la plupart insoupçonnées au départ, et dont la seule finalité, s’il fallait en promouvoir une, serait la plus grande autonomie des acteurs concernés…
    Le trajet, lui, mise sur le processus, la transition, le passage, c’est-à-dire sur la temporalité de cette mise en épreuve d’un collectif réuni pour une réalisation en cours. C’est le parcours qui l’emporte sur la destination. Ainsi chacun est en auto-apprentissage permanent et en tenant compte des conditions qui existent conforte la résilience spécifique à la situation donnée et ouvre à sa mutabilité pacifiée. Gaëlle prend La Poétique de l’espace, livre qu’elle apprécie depuis longtemps et déclame cet aphorisme: « la maison natale est plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songes. » Elle adresse à tous ses correspondants internétés. Elle leur offre régulièrement une bachelardise. Elle range son livre et éteint son ordinateur. Soudain, elle se sent fière d’être architecte et se met à danser.