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Histoire & Patrimoine
#39
RÉSUMÉ > II fut un illustrateur mythique et un artiste complet admiré par Napoléon III et la reine Victoria. Place Publique présente Gustave Doré, venu jadis peindre des aquarelles sur la plage de Saint-Malo et les sites de Bretagne.

     Pour le visage, on sait : un front décidé, des yeux brûlants, une moustache fine et de larges favoris qui lui donnaient l’air, à trente ans, d’appartenir au corps des hussards. Puis ce même visage devait épaissir pour ressembler, en 1877, sous le pinceau de Carolus-Duran, à celui d’Honoré de Balzac… Autrement dit, un front désormais plus vaste, des cheveux encore bruns tirés en arrière, mais des yeux étrangement las, dont on devine qu’ils s’étaient usés au labeur, dans la maigre lueur d’une mauvaise chandelle. Car tel était bien sûr Balzac, mort d’épuisement le 18 août 1850, à cinquante et un ans. Et tel disparaîtrait Gustave Doré, artiste supérieur que l’on vit tomber exactement au même âge, le 23 janvier 1883, foudroyé par une angine de poitrine en son domicile parisien. Si l’on en croit le journaliste Pierre-André Touttain, il aurait soupiré, quelques jours avant la fin : « J’ai trop travaillé . » Mais le vrai est qu’il s’acharnait encore, augmentant chaque semaine son œuvre de plusieurs dizaines de réalisations. Henri Leblanc, jadis, en a dressé le catalogue raisonné : une somme hallucinante de neuf mille huit cent cinquante illustrations, auxquelles il convient d’ajouter cinq affiches, cinquante et une lithographies originales, cinquante-quatre lavis, cinq cent vingt-six dessins, deux cent quatre-vingt-trois aquarelles, cent trente-trois peintures et quarante-cinq sculptures, certaines magistrales. Bref ! un créateur polymorphe et un authentique titan. Par quel mystère se retrouva-t-il sur les plages de SaintMalo durant l’été 1874 ? Ses biographes ont répondu : il courait voir sa mère, alors en villégiature dans la cité corsaire. Une mère qu’il adorait, mais, sans doute, une mère qui l’étouffait un peu, à la fois étonnée et fière d’avoir pu engendrer ce génie…

     Parce que Gustave Doré, pour ses contemporains, était cela à coup sûr : un génie, et donc un élu. Un être à part dont les chroniqueurs ont noté qu’il dessinait déjà remarquablement à cinq ans. Mais que ne réussissait-il pas… Né à Strasbourg, le 6 janvier 1832, dans un milieu bourgeois où l’instruction pesait d’un grand poids — son père était ingénieur des Ponts et Chaussées —, il se révéla très vite doué pour la musique, le latin, le grec, les mathématiques. Et doué, évidemment, pour les arts, ce qui lui permit de signer, en 1844, La Vogue de Brou, bientôt lithographiée par Ceyzériat, à Bourg-en-Bresse. Il avait douze ans. Au sens strict, sa carrière était lancée.

     En avril 1848, approché par Charles Philipon, le fondateur de La Caricature et du Charivari, deux organes majeurs de la presse satirique sous la monarchie de Juillet, Gustave Doré officialisa son talent par un contrat en bonne et due forme : 40 francs les dessins à la plume, au format d’une page du Journal pour rire ; 15 francs pour les dessins au crayon, au format quart-jésus, sur le rythme d’une planche par semaine. Mais la disparition brutale de son père, dès l’année suivante, le mit dans l’obligation de nourrir sa famille (sa mère et deux frères destinés à Polytechnique) ; renonçant à passer son baccalauréat, il devint dessinateur de presse à plein-temps, s’appliquant de jour comme de nuit sous les encouragements de Nadar, lequel ne ménagea point sa peine pour faire connaître l’exceptionnelle habileté du jeune homme. La suite appartient à l’histoire : d’abord les Œuvres illustrées du bibliophile Jacob, ouvrage publié chez Bry Aîné, à partir de 1851, avec ses premières xylographies. Puis ce fut, en 1855, la mise en valeur des Contes drolatiques de Balzac pour lesquels il prépara quatre cent vingtquatre illustrations. Puis, amplifiant toujours le format, la précision, la force de ses planches, il s’attela à Jules Gérard, John Sherer, Hippolyte Taine, Mary Lafon, la comtesse de Ségur, Alexandre Dumas, Montaigne, Dante, Cervantès, Chateaubriand, Gautier, Milton, La Fontaine, Edgar Poe, Alfred Tennyson, Thomas Hood, Samuel Coleridge. Au total, des dizaines d’auteurs pour plus de cent volumes que des générations de lecteurs applaudirent, tour à tour saisis de plaisir ou saisis d’épouvante devant l’incroyable imagerie développée à coups de noirs et de blancs, d’ombres, de lumières, de grisés, de contrastes, de lignes de fuite. « Il n’est pas possible de citer ici tous les livres illustrés par Doré, ces œuvres formant une galerie où le génie visionnaire de l’artiste s’allie à une imagination sans cesse renouvelée et à une virtuosité technique rarement atteinte », expliquerait Pierre-André Touttain dans le Dictionnaire Bénézit .

     De ce virtuose, que resterait-il ? Une incontestable gloire muséale puisque Gustave Doré rejoignit de son vivant quelques-unes des meilleures collections publiques. Il y eut également l’admiration répétée de Vincent Van Gogh, ce qui n’est pas rien. Et l’on pourrait parler longuement des enthousiasmes qu’il suscita et continue de susciter dans la vieille Angleterre où il avait fondé, en 1868, la Doré Gallery. Parce qu’on ne le dira jamais assez : sa renommée était extrême, soutenue à Paris par Napoléon III et à Londres par la reine Victoria, l’une de ses prestigieuses clientes. D’ailleurs, c’est au cours d’un périple au travers du Royaume-Uni que ce maître exigeant découvrit l’aquarelle, medium nouveau qu’il domina aussitôt de toute sa puissance. On en connaît au moins deux consacrées à Saint-Malo : une Vue du Grand Bé, jetée sous un ciel pâle, et un SaintMalo à marée basse, aux lumières fascinantes. À quoi songeait-il, sa feuille à la main ? Peut-être à ce mot de Chateaubriand qui reposait à deux pas : « L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité . »