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Dossier
#05
Entre les Bretons et Haïti une si longue histoire…
RÉSUMÉ > Où s’enracine donc la passion des Bretons pour Haïti? Leur solidarité face à la misère et aux catastrophes? Leur appétit pour sa culture exprimée notamment à Étonnants Voyageurs? Assurément, l’épopée des missionnaires, qui rêvaient d’une « Bretagne noire », y est pour beaucoup. Mais l’histoire commune commence bien avant: la honte négrière pèse peut-être encore, elle aussi…

     Étonnants voyageurs, vraiment. Des Noirs! Nous sommes vers 1780 et les Malouins peuvent apercevoir parfois Pierre Jacques, le domestique que le fils Ducoudray a acheté pour sa mère, ou bien Michel Ange qui travaille chez M. Picot de Presmenil. Ils viennent tout droit de Saint-Domingue, l’ancienne Haïti, comme d’autres à Lorient et surtout à Nantes.       
     Impossible de parler des liens entre la Bretagne et Haïti sans revenir d’abord sur « ce passé qui passe mal », maintenant encore. Surtout à Saint-Malo, la « cité corsaire », qui a gravé son titre dans le granit de ses remparts pour mieux se distinguer de Nantes « la négrière ».
       Sûr que les Malouins, et tous les Bretons, aimeraient se trouver plutôt quelques ancêtres chez les marins qui sillonnèrent jadis les Caraïbes; chez les boucaniers et flibustiers de l’Ile de la Tortue, mais non: rien de spécialement breton de ce côté-là. Même le côté rebelle de la « Première République noire » auquel on pourrait être sensible ici, ne saurait être sollicité: s’il y eut révolte, en 1791, c’est d’abord parce que les négriers, en majorité bretons, avaient déchargé beaucoup d’esclaves sur Saint-Domingue, l’ouest de l’île Hispaniola, devenu la riche « Perle des Antilles »… 

     Cela fait alors tout juste un siècle que le territoire, grand comme la Bretagne d’aujourd’hui, est devenu français par le Traité de Ryswick signé en 1697 avec les Espagnols. Peu à peu, la flibuste régresse et les plantations de sucre puis de café, cacao, indigo, s’installent. Les colons arrivent par milliers, les esclaves par vagues énormes. Surtout à l’approche de la Révolution. En 1774, ils sont 240 000; en 1784, 320 000; en 1790, 480 000! Contre moins de 100000 en Guadeloupe et en Martinique. C’est à Saint-Domingue, la plus belle des colonies, que « les négriers nantais ont vendu la plus grande partie des 400 000 esclaves qu’ils ont déportés », rappelle l’historien Jean Breteau, de l’association « Les Anneaux de la Mémoire ».
     Le premier port négrier français (plus de 1400 expéditions, 45 % du total) doit à l’Haïti d’aujourd’hui une bonne partie de sa prospérité passée. Saint-Malo (214 expéditions, cinquième port négrier) s’est davantage enrichie par la Course contre les Anglais mais 61 armateurs malouins ont trempé dans la traite négrière (aux deux-tiers vers Saint-Domingue) dont les Meslé de Grandclos, Luc Magon mais aussi le père de Chateaubriand et Surcouf. « Par le biais des mariages, des acquisitions, des investissements, la traite, comme la course et la pêche à la morue, a pratiquement touché toutes les familles malouines; même si elle n’a pas forcément assuré leur fortune, elle y a participé », note l’historien malouin Alain Roman dans son ouvrage très documenté Saint-Malo au temps des négriers (Editions Khartala).
     Dans ces liaisons honteuses avec Haïti, il ne faut pas oublier Lorient (156 expéditions, sixième port négrier), Vannes (douze expéditions) et Brest (huit).
     Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que des tas de belles demeures, les Folies nantaises ou les malouinières, parlent toujours d’Haïti, nourrissant chez beaucoup un « mélange de nostalgie et de culpabilité » comme dit Jean Breteau. Mais de nouveaux liens, l’entraide sociale ou culturelle, permettent de dépasser ces sentiments : les « Anneaux de la Mémoire » mènent depuis des années des actions à Haïti et rien ne fait plus plaisir à Jean Breteau que de guider de jeunes Haïtiens devant les Folies nantaises : « Ils comprennent mieux ce qui s’est passé à l’Indépendance ».
     L’Indépendance, 1804, la « Première République Noire ». Saint-Domingue devient Haïti, fin d’une histoire tragique avec la Bretagne. Pendant soixante ans, il se passera rien de notable. Puis une grande histoire religieuse va apparaître. Dans les siècles précédents, des missionnaires, dominicains, jésuites, capucins, ont bien sûr accompagné les colonisateurs, cautionnant l’extermination des Amérindiens puis l’importation d’esclaves africains. Mais, sans être trop zélés côté évangélisation.
     En 1804, les prêtres blancs s’enfuient, l’Église locale n’est guère vaillante et, en plus, elle se divise. Une partie du clergé penche pour les colons, l’autre pour les esclaves libérés. De leur côté, les dirigeants de la jeune république estiment que le progrès passe par la religion du colonisateur, contre le vaudou, mais avec une préférence pour l’église constitutionnelle de l’Abbé Grégoire avec lequel Toussaint Louverture, le héros de la révolte, est d’ailleurs en relation.

Le premier archevêque de Port-au-Prince est brestois

     Sur fond de convulsions politiques incessantes, une situation étrange s’installe. Beaucoup de prêtres ont des comportements peu catholiques d’autant que les paroisses de France envoient ici leurs curés indésirables. Certains font même commerce des sacrements, ont une voire deux femmes… Le vaudou, donc, continue de se bien porter. Ça ne satisfait pas l’élite locale, imprégnée de culture française. Ça ne satisfait pas non plus, bien sûr, le Vatican. En 1860, un concordat est signé et Mgr Monetti, chargé de l’appliquer, s’engage à fournir des missionnaires compétents « qui viendront répandre dans le pays les lumières de la civilisation catholique. » Or, il existe justement une région qui en produit beaucoup: la Bretagne.
     Il convient d’abord de trouver un bon archevêque pour la capitale, Port-au Prince. Un nom s’impose vite: l’abbé Martial Testard du Cosquer, curé de Notre-Dame des Carmes (aujourd’hui Saint-Louis), à Brest, qui a exercé en Guadeloupe durant un an. Il embauche aussitôt Alexis Guilloux, aumônier général des Frères de Ploërmel, comme vicaire général, et part recruter des prêtres formés. Dès mars 1864, il se réjouit de sa « moisson »: six premiers prêtres. En avril, Alexis Guilloux fait ses valises et quitte Ploërmel avec quatre Frères plus l’abbé Ribault. Ils embarquent à Liverpool sur le vapeur Ascalon. Le 13 mai, ils sont à Port-au-Prince. Quand Mgr Testard du Cosquer arrive à son tour le 10 juin 1864 avec cinq autres prêtres, une vingtaine de religieux, prêtres, Frères de Ploërmel, Soeurs de Saint Joseph de Cluny, l’attendent, des Bretons pour la plupart. Le rêve d’une « Breizh zu » (Bretagne noire) prend forme. Une épopée, chargée de foi et de larmes, commence.

     Les prêtres bretons partent souvent à la mort, fauchés la plupart du temps par la fièvre jaune. En 1866, les cinq ecclésiastiques entourant Mgr Testard du Cosquer à son arrivée deux ans plus tôt sont morts. En 1876, Mgr Guilloux, devenu archevêque de Port-au-Prince, dénombre cinquante morts en douze ans: il est le seul survivant, avec l’abbé Ribault, des vingt-quatre prêtres arrivés à Haïti au printemps 1864. Jusqu’en 1900, les prêtres survivent en moyenne trois à cinq ans. En 1896, en quelque trente ans, 177 ecclésiastiques sur 272 sont morts et quatre évêques sur sept… Constamment, les responsables de l’Église haïtienne se tournent donc vers leur « bonne Bretagne » et notamment vers les jeunes.
     Après une première expérience à Paris près du séminaire colonial, un séminaire ouvre en 1872 à Pontchâteau, en Loire-Atlantique, dirigé par les pères Montfortains : il est naturel, dit Alexis Guilloux, de s’adresser aux disciples de Louis-Marie Grignon de Montfort, « le saint apôtre de la Bretagne et de la Vendée ». De nouvelles difficultés ayant surgi, il faut chercher ailleurs. Heureusement, une sorte de miracle a lieu, un jour de 1894, dans la chapelle des religieuses de la Retraite, à Nantes. Alors que Mgr Kersuzan, évêque de Cap-Haïtien, de passage en France, prie Notre-Dame du Perpétuel Secours de régler le problème, la Supérieure approche: une religieuse, Marie de Kerouartz cherche en vain depuis sept ans à léguer à une oeuvre pieuse le château familial de Lézérazien, dans le quartier de Saint-Jacques, à Guiclan, dans le Léon. Le 2 octobre 1894 ouvre le séminaire Saint Jacques, avec 53 jeunes séminaristes prêts à partir pour Haïti. Un record.

     Pourtant, François-Marie Kersuzan a prévenu: il veut « des hommes », non « des fillettes s’il y en a », des gens « prêts à souffrir et à mourir ». C’est que le ministère en Haïti est difficile, et pas seulement à cause des maladies. Il faut faire des journées à cheval sur les sentiers rocailleux pour atteindre les paysans sur les hauteurs : les anciens esclaves, refusant d’être ouvriers agricoles dans les grandes propriétés des plaines, ont fondé de petites exploitations dans les mornes. Le directeur du séminaire, le chanoine Eveno, est franc lui aussi : « Il ne faut pas vous faire d’illusion, c’est à la mort que vous allez », prévient-il les jeunes en 1896. Il n’empêche: en dix-sept ans de direction, jusqu’à sa mort en 1911, le chanoine aura fourni près de 200 prêtres à Haïti.
     On ne s’imagine pas aujourd’hui la foi de l’époque et l’importance du martyre. « Viens donc et amène avec toi un bon nombre de saints et généreux apôtres… », écrit à un ami l’abbé Pierre-Marie Fauchoux, natif de Ploërmel, 23 ans, trois jours avant sa mort. Malgré les dangers, les missionnaires recrutent facilement. Les fréquents éloges funèbres eux-mêmes font éclore de nouvelles vocations. Rien n’arrête à ce moment-là la fièvre missionnaire bretonne: en cinquante ans, de 1850 à 1900, plus de 2500 prêtres bretons seront partis à l’étranger et les religieux bien davantage encore.

     Sur le terrain, malgré les aléas politiques, les évêques d’Haïti (tous Bretons à une exception près jusqu’en 1920) gonflent leurs troupes d’une armée de religieux. Les congrégations alors en plein boom en Bretagne sont sollicitées pour relever notamment un enseignement à l’abandon. En 1871, l’État haïtien propose aux frères un salaire mensuel et les frais de voyage depuis la France. D’autres avantages suivront. Même chose pour les congrégations féminines. Les Pères Montfortains sollicitent leurs « soeurs », les Filles de la Sagesse, en évoquant des « conditions assez avantageuses » : elles recevront 1000 francs pour les frais de trousseau et de voyage. En fait, le président Hippolyte (1889-1896) aimeraient bien que « toutes les écoles de la République soient dirigées par des Frères »…
     Vers 1890, les Frères de Ploërmel dirigent quatorze écoles primaires, les Soeurs de Saint-Joseph de Cluny vingt-cinq. En 1906, les Frères sont présents dans les vingt-cinq localités principales du pays. Les religieux s’intéressent notamment aux élites. Dès 1871, les Spiritains ont repris le séminaire-collège Saint-Martial de Port-au- Prince pour que « les familles désireuses d’offrir à leurs enfants un enseignement secondaire de qualité ne soient plus obligées de les envoyer en France. » Saint-Martial offre à ses 280 élèves les mêmes programmes que les lycées parisiens, une bibliothèque, un « cabinet d’histoire naturelle », un « immense bassin de natation ». Moderne, il crée une compagnie de pompiers, se dote d’un observatoire météo…
     Concurrence oblige, en 1890, les Frères de Ploërmel ouvrent à leur tour un pensionnat à Port-au-Prince, Saint- Louis-de-Gonzague, pour « l’éducation des enfants de la classe aisée » qui accueille aussitôt 250 élèves. Grogne chez les Spiritains! Le Père Bertrand dénonce « la concurrence souvent déloyale » des Frères de Ploërmel qui « trompent les familles », enseignent « pour la forme » le latin qu’ils « n’ont jamais appris eux-mêmes ». Quoi qu’il en soir, bien des futurs dirigeants viendront des deux établissements: une proximité avec le pouvoir qui ne sera pas sans susciter des tensions, d’ailleurs, à l’intérieur même des congrégations. En même temps, à la demande de l’État, les Frères de Ploërmel, ouvrent un enseignement agricole: en 1907, ils sortent une version haïtienne, adaptée aux cultures tropicales, du manuel bien connu alors dans les campagnes bretonnes, l’Agriculture à l’école primaire en 42 leçons.

     Tout cela, la population bretonne le suit au fil des lettres, des retrouvailles, des articles dans la Semaine religieuse de chaque diocèse. Elle découvre vite aussi que ses missionnaires ne pourront pas créer là-bas la « Bretagne noire » de leur rêve. « L’accord initial reposait sur une méprise mutuelle », constate l’universitaire lyonnais Philippe Delisle. En résumé, les missionnaires bretons ne peuvent guère exporter à Haïti les dogmes et la morale que la République leur conteste en France, les élites haïtiennes restant ellesmêmes influencées par les idées de la Révolution.
     Ainsi, l’ascendant moral qu’ils exercent sur leurs ouailles au pays natal tombe à plat à Haïti où la quasi-totalité des enfants naissent hors mariage, ce qui, au passage, interdit l’accès à la prêtrise, donc entrave la naissance d’un clergé local (huit prêtres seulement entre 1864 et 1914). La tâche est d’autant plus rude que les concurrents ne manquent pas: les églises protestantes, la franc-maçonnerie et bien sûr le vaudou peu affaibli par une lutte qui tourne à la croisade avec Mgr Kersuzan. Au demeurant, le climat devient parfois franchement malsain: Mgr Guilloux, « atteint de négrophobie, s’est toujours considéré comme le fouet prédestiné des Noirs, le fléau de la race à Vaudou, le sabot breton qui doit écraser la tête du serpent haïtien », lance en 1882 le journal « L’Avant-garde ».

     De ces temps héroïques a émergé pourtant une sorte de fraternité indestructible entre Haïti et la Bretagne avec, en porte-drapeau, la Société des prêtres de Saint- Jacques. Celle-ci a donné quinze évêques et quelque 850 prêtres à Haïti dont 700 Bretons, diocèse de Vannes en tête (265) suivi de Quimper (174), Rennes (115), Saint-Brieuc (105), Nantes (44), avec jusqu’à huit prêtres pour une seule commune (Granchamp et Guern). Après les expulsions subies sous la dictature Duvalier, les prêtres bretons ont développé une forme d’« Évangélisation-Développement » à partir, depuis 1973, de leur maison de « Lafleur Ducheine » à Port-au-Prince où défilent coopérants, amis, ministres, parents adoptants et, depuis janvier, des victimes du séisme.
     Le soir du drame, le père André Le Barzic a envoyé des mails jusqu’à épuisement de sa batterie. À Guiclan, les prêtres de Saint-Jacques ont été assiégés par les journalistes, donateurs, élus. En six semaines, indique le père Michel Ménard, le supérieur général, plus d’un million d’euros ont été reçus. Du jamais vu en quelque 150 ans: c’est sans doute en 1866, lors du grave incendie du 19 mars à Port-au-Prince, que les intrépides missionnaires ont lancé la solidarité des Bretons envers Haïti.