Revisiter les formes ordinaires des villes
Chaque ville dispose d’un récit de sa fabrication qui est toujours l’histoire d’une aventure faite de juxtaposition d’espaces conçus et réalisés au fil du temps par le pouvoir, les ingénieurs, architectes ou utopistes, mais aussi d’une infinités d’objets imprévisibles et imprévus qui semblent leur avoir échappé. Rendre compte de ce parcours fait de ligne droites et détournées, de cette « comédie urbaine » donc, voilà résumé le propos de l’auteur de cet ouvrage dense abondamment illustré et d’une grande qualité éditoriale.
Mickaël Darin s’attache d’abord moins à dégager des régularités urbaines qu’à identifier ce qui échappe à la programmation et à la conception des villes, à leur agencement conforme : à l’ensemble, donc, de ces étrangetés bizarres qui peuvent être interprétées comme des échecs et sont dans bien des cas des réponses à des problèmes inattendus. Une voie qui semble jamais achevée, un alignement d’immeubles marqué par un hiatus de perspective pourraient ainsi témoigner pour l’une d’une querelle foncière, pour l’autre de la faillite financière de son protagoniste.
Puis, l’auteur invite à reconsidérer ce qui au premier abord gêne et dérange notre expérience des villes : un détour obligé par une place obligeant à retarder sa marche vers une gare, une excroissance patrimoniale qui, comme une légère tâche sur une surface blanche, perturbe la froide rationalité de l’œil des sociétés urbaines européennes. Autant d’occasions de prendre différemment son temps, de décentrer une perception trop perfectionniste.
D’où ce parcours de l’ouvrage qui oscille sans cesse entre reconnaissance de la ville comme fait politique, projet construit volontaire, et, de l’autre, révélation de ce qui y échappe. La ville s’y dégage, faite de régularités ordonnées et nommées, conventionnelles et conformes (« boulevards », « places »…) mais aussi d’incongruités dérangeantes, d’inconvenances et de difformités – ce dont la ville de Paris est sans doute une des meilleures illustrations du patchwork ainsi produit. La spécificité d’une ville s’en détache enfin comme étant le résultat d’individualités spécifiques à l’origine d’autant de bifurcations propres à un contexte particulier : si les mêmes villes se fabriquent aux mêmes époques, elles n’en restent pourtant pas moins radicalement différentes.
Parmi le foisonnement d’idées, notons celle de « mœurs urbaines », visant à expliquer l’imbrication entre des fragments urbains matériels et les sociétés qui les ont produits avec leurs modes de vies et aspirations. Prolongeant ce nœud, la notion de « combinaison impure » permet à l’auteur d’expliciter son reproche à la rationalité technique : dans la ville, l’impur de la forme urbaine a tout autant droit de cité que le rectiligne, la continuité… Par un travail ardu de lexique, l’auteur ne souhaite pas opposer mais bien compléter la science des formes par celle de l’informe, la connaissance de la ville rayonnante par celle de ses théâtres d’ombre. Elle est l’histoire de « cours », de « contagions », de « façades », de « promenades », d’ « évolutions multiples » et d’« exécution partielle », de « décalage » comme de « boulevards ».
Mais il faut attendre la page 136 pour comprendre le sens de la comédie urbaine lorsque, citant Patrick Gueddes, il déclare : « La ville n’est pas un lieu dans l’espace mais a drama in time (une comédie se déroulant dans le temps) ». Cette comédie se récite dans une subtile partition entre contrainte et liberté de création : « Un jeu s’instaure dans lequel une première règle demande à tout auteur de projet ayant une certaine envergure de faire comme s’il existait un point d’Archimède, un point extérieur à la ville permettant d’observer et d’agir sur celle-ci dans sa globalité. Or, en même temps, une seconde règle stipule que la ville soit la totalité qui exclue tout dehors et qui absorbe et dissout tout projet qui tente de la maîtriser. Tout les projets ambitieux sont donc destiné à l’échec dans leur propre termes ».
L’auteur termine sur l’idée de revisiter la rencontre des formes urbaines fades, utilitaires donc, telles ces halles de gare ou d’aéroport, des lieux strictement définis par leur fonction, a priori sans aucune expérience possible et qui pourtant donnent lieu parfois à autant d’inattendu sinon plus : la serendipity.
Un seul regret ? Que ce parcours foisonnant à l’intersection de l’histoire, de disciplines différentes, d’acteurs et de trajectoires très disparates, ne fasse au fond que peu cas de l’en-dehors de cette seule ville européenne classique et conventionnelle (Paris, Nantes et Angers pour l’essentiel), malgré tout, qu’il analyse. Mais toute les méthodes, pistes, etc. sont prêtre à qui voudra prolonger l’exercice dans les périphérie urbaines, les infra- ou après-villes, en Europe ou d’ailleurs !
MARC DUMONT
Mickaël Darin, La comédie urbaine, Infolio, août 2009, 39 €.
Deux livres sur l’intercommunalité
On a beaucoup parlé ces dernières années, à propos des réformes menées à l’initiative de Jean-Pierre Raffarin, entre 2002 et 2004, d’un « acte II de la décentralisation ». Par là-même, on a largement accrédité le sentiment que cet acte II serait venu relancer une idée dont la mise en oeuvre, et certaines difficultés apparues au cours de celle-ci, étaient susceptibles de contribuer à son enlisement. A quelque distance désormais du chantier constitutionnel et législatif ouvert par l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, le décalage apparaît de plus en plus évident entre l’ampleur des objectifs affichés et la réalité des réformes menées.
Mieux, il n’est plus aujourd’hui possible de tirer un trait sur les différentes réformes menées entre 1997 et 2002, aux seuls motifs que Lionel Jospin n’aurait pas donné à cette question toute sa place dans le bilan gouvernemental qui fut le sien, et qu’il donnait lui-même l’impression de ne pas en avoir fait assez, comme le suggérait la commande faite peu avant l’élection présidentielle de 2002 à Pierre Mauroy d’un rapport et d’une réflexion sur la relance de l’effort décentralisateur. C’est d’ailleurs peut-être l’une des leçons à retenir pour la période : les réformes les plus importantes et les plus significatives ne sont peut-être pas celles qui se targuent d’être les plus visibles sur le plan de la communication gouvernementale.
C’est aussi ce que viennent en définitive confirmer deux ouvrages sur l’intercommunalité publiées par les Presses Universitaires de Rennes, qui permettent l’un et l’autre de faire le bilan des évolutions liées à la mise en oeuvre de l’un des chantiers parmi les plus importants dans l’organisation de la décentralisation à la française. C’est dire que le regard se déplace donc en amont, et notamment vers les effets de la loi Chevénement et de la loi Voynet, qui apparaissent comme des jalons législatifs véritablement essentiels.
La révolution territoriale qu’ils ont contribué à produire est au coeur des actes du colloque publiés sous le titre « Les cadres renouvelés de l’intercommunalité ». Bien qu’organisé en 2006, la publication des contributions de ce colloque réunissant des experts des questions locales a bénéficié d’une actualisation qui rend l’ouvrage très utile à l’heure où la question de la réforme territoriale ouverte par Nicolas Sarkozy revient sur l’agenda politique.
Abordée sous des angles pluridisciplinaires qui associent économistes, juristes, sociologues ou politistes, utilement complété à l’occasion par le regard d’acteurs, l’ouvrage dresse un bilan nuancé des effets de la réforme et de l’institutionnalisation progressive de l’intercommunalité. La plupart des contributeurs s’accordent ainsi pour souligner à la fois la part d’innovation liée à l’institutionnalisation et à la généralisation de l’intercommunalité, mais aussi le caractère parfois limité de ses effets et l’aspect inachevé des réformes. Comme si le législateur de l’époque avait en effet voulu lancer un mouvement qu’il s’agirait aujourd’hui de poursuivre, de perfectionner et de parfaire.
C’est probablement sur l’aspect politique et démocratique que l’inachèvement est le plus évident et le plus problématique. L’intercommunalité procède en effet de ces modes de construction territoriale et politique qui ont plus privilégié les élus que les citoyens, l’efficacité technique voire technocratique sur la lisibilité, au risque que le discours sur le déficit démocratique, d’abord élaboré à propos de la construction européenne, ne lui soit aussi appliqué.
Que l’intercommunalité, dans ses développements les plus récents issus de la loi Chevénement, souffre de sa situation d’entre-deux, c’est tout l’intérêt de L’Intercommunalité en campagne de nous le confirmer. L’essentiel des monographies qui constituent ce second ouvrage collectif amène en effet ses contributeurs à jauger les effets de la construction de l’intercommunalité à travers l’examen des campagnes municipales de 2008. Or, le point de vue qui ressort de cette accumulation de points de vue locaux, de Grenoble à Rennes en passant par Nantes ou Aix-en-Provence, vient confirmer que, malgré les avancées institutionnelles, le débat politique ne s’est pas quant à lui intercommunalisé. A de rares exceptions près (dont, au passage, celle de l’intercommunalité rennaise), les enjeux que posent les progrès de la construction intercommunale n’ont guère été au centre des campagnes municipales, et ce décalage commence à faire problème.
Il est peut-être dommage que cette série de monographies, très riches et très utiles, ne soit pas accompagnée d’une montée en généralité permettant un regard plus synthétique, et un début de réponse à la question centrale : quelles sont aujourd’hui les conditions d’une politisation et d’une publicisation des enjeux intercommunaux ? La plupart des contributions laissent pourtant suggérer que dans les blocages qui mènent au constat d’un déficit démocratique de plus en plus problématique, les élus ont eux-mêmes une part de responsabilité, dans l’entretien d’un système qui leur permet de continuer à gérer un espace sur un mode plus consensuel que conflictuel. Dès lors, seule l’obligation faite d’élire les conseillers communautaires au suffrage universel direct permettrait de sortir de la logique des petits arrangements et des négociations de couloirs qui semblent caractériser la gestion quotidienne de la plupart des intercommunalités, notamment pour ce qui concerne les métropoles.
Reste une ultime interrogation : la logique du conflit politique qui apparaît indissociable de l’exigence démocratique portée par l’un et l’autre de ces deux ouvrages doit-elle être systématiquement opposée à la logique consensuelle que porteraient, et eux seuls, des élus soucieux de se reconstituer des marges de manoeuvre et des ressources politiques à négocier ou à partager ? De ce point de vue, il n’est pas si évident que les citoyens soient nécessairement demandeurs, ni même que l’institution intercommunale en soit automatiquement bénéficiaire, si la conséquence de la politisation porte sur le cadre lui-même et sur les règles du jeu, plutôt que sur les enjeux que pourraient porter des structures complètement acceptées par tous les acteurs. Penser ensemble les impératifs d’un « fédéralisme » de l’échelon local et de l’efficacité démocratique, tels sont bien les enjeux de toute réforme à venir de l’intercommunalité.
GOULVEN BOUDIC
Les Cadres renouvelés de l’intercommunalité, Du territoire de projet à l’identité politique ?, sous la direction de Danielle Charles-Le Bihan et Ronan Coadic, PUR, 2010
L’intercommunalité en campagne, Rhétoriques et usages de la thématique intercommunale dans les élections municipales de 2008, sous la direction de Rémy Le Saout, PUR, 2010
La France en Afrique : 130 ans de guerres coloniales
Vincent Joly, professeur d’histoire contemporaine à Rennes 2, ne cultive pas l’euphémisme. Il ne relate pas l’histoire de la présence militaire française en Afrique mais « 130 ans de guerres coloniales ». Ces guerres, qui pourtant taisaient leur nom et se dissimulaient sous les termes de « campagnes », d’ « expéditions » ou, plus tard, d’ « événements », furent marquées par une extrême brutalité.
Certes, nous dit l’auteur, c’est le lot de toute guerre à cette époque, mais on ne peut qu’observer à quel point le racisme a su stimuler l’ardeur du combattant français. On s’interroge donc, à bon droit, sur la mission civilisatrice portée par la colonisation quand on voit s’agiter, sous la casquette du Père Bugeaud, des idées bien peu humanitaires : « Il faut… y rester pour détruire les villages, couper les arbres fruitiers, brûler ou arracher les récoltes, vider les silos, fouiller les ravins, les rochers et les grottes pour y saisir les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux… »
Même Tocqueville n’hésitait pas à déclarer : « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays. » Et c’est ce que l’on fit, notamment grâce à ces « colonnes », dignes héritières de celles que connurent les Vendéens durant la Révolution. Elles semèrent la terreur et la désolation, en Algérie d’abord, en Afrique subsaharienne ensuite. Certains se rassureront peut-être en apprenant que, sur ce chapitre de la violence, Allemands et Italiens ont su faire bien pire que nous.
Ce monde colonial, où l’on prend quelques libertés avec la morale, se vit en marge de la métropole. C’est une province militaire, dit l’auteur, où se développent à la fois le culte de l’initiative individuelle et une certaine culture de la désobéissance, en particulier, à l’endroit des autorités politiques. On ne peut s’empêcher de penser que le « pronunciamiento » d’un « quarteron de généraux en retraite » sera, quelques années plus tard, l’aboutissement de cette autonomie que se sont accordés les officiers coloniaux.
Sous une forme ou une autre, la résistance des populations colonisées n’a cessé de se manifester. Et ce fut une illusion que d’avoir cru, une fois la conquête achevée, que s’installerait durablement la « Paix Française ». Pour l’auteur, l’Islam et le sentiment national ont leur part relative dans cette résistance. Mais l’armée n’a guère su comprendre cette mobilisation presque permanente.
Tout au long de ces 130 ans, l’on voit se développer de nouveaux moyens de combat. Si, dans les premières années de la conquête, c’est moins l’armement que la discipline et la stratégie qui font la différence, plus tard, l’apparition des véhicules automobiles, de la radio, de l’aviation, de l’artillerie lourde jouera un rôle souvent déterminant. À quoi s’ajoutera d’ailleurs le service de renseignement.
Et, pourtant, tout cet arsenal ne suffira pas à conserver l’Empire. D’une certaine manière, le général Giap l’avait expliqué après Dien Bien Phu : « L’armée française a été vaincue parce qu’elle n’a pas fait de politique. » Conscients de cette lacune, bon nombre d’officiers, qui avaient notamment combattu en Indochine, vont, en Algérie, théoriser la guerre de subversion et mettre en oeuvre la guerre psychologique avec les exactions et les souffrances que l’on sait. Mais en même temps que l’armée parvient à soumettre la quasi-totalité des combattants du FLN, elle perd cette fameuse guerre psychologique à la fois sur le terrain, en métropole et dans les instances internationales.
À quoi ont donc abouti ces 130 années de guerres africaines ? La conclusion de Vincent Joly est brutale. D’une part, « les guerres coloniales ont entretenu l’archaïsme de l’outil militaire ». D’autre part, plus grave encore, l’ « engagement outre-mer (de l’armée) a aggravé son divorce d’avec la nation. »
JEAN SALAÜN
Vincent Joly, Guerres d’Afrique, 130 ans de guerres coloniales. L’expérience française, aux PUR, 338 pages, 22 €.
La revue Atala à l’heure britannique
Chaque printemps depuis 1998, le lycée Chateaubriand publie la revue Atala, réalisée par le Cercle de réflexion universitaire du lycée dit « le Cru de Chateau ». Ce mois-ci paraît le 13e numéro, intitulé « Le Royaume-Uni, culture et identités ». Depuis sa création, la revue fait appel à des contributeurs venus d’horizons variés : doctorants, maîtres de conférences, professeurs d’université ou enseignants en classes préparatoires, tous à même d’offrir sur le thème choisi des éclairages à la fois riches, originaux et complémentaires. Une quinzaine d’auteurs, universitaires pour la plupart, ont ainsi participé à ce dernier numéro dirigé par Pascal Guégo et Thierry Guédé, enseignants au lycée Chateaubriand.
Trois axes de réflexion pour cette livraison : « Se définir et s’écrire », « Identités, altérité », « Nouveaux défis du Royaume-Uni ». Au travers d’articles concernant aussi bien l’histoire, la littérature, le cinéma que la peinture, la revue explore les questions identitaires qui n’ont cessé de se poser au Royaume-Uni. Questions qui continuent de tarauder cet espace géographique en forme d’ « énigme familière », entité à la fois une et plurielle, nostalgique d’une gloire perdue et résolument tournée vers l’avenir.
Ainsi, autour du thème « Se définir et s’écrire », peut-on trouver les contributions de Frédéric Regard, qui s’est intéressé à plusieurs récits d’explorations maritimes britanniques, et pour qui la quête identitaire est inséparable de l’écriture du mythe. Jean Viviès se penche sur le récit de voyage dans la littérature anglaise et sur la définition de l’identité « dans l’altérité », c’est-à-dire toujours par rapport à autrui. Frédéric Ogée choisit quant à lui de se pencher sur la peinture narrative britannique du 18e siècle, reflet d’une conception nouvelle de l’individualité, conçue désormais comme « résultant d’un parcours et d’une série d’échanges ». Identité et différence, être et paraître, norme et écart sont des notions centrales et extrêmement fécondes de la littérature britannique du 19e siècle qu’explorent les contributions de Pascal Aquien et de Françoise Dupeyron-Lafay.
Dans la deuxième partie de la revue (« Identités, altérité »), les articles de Marc Porée, de Nicole Cloarec et de Jean-François Baillon montrent clairement le rôle majeur joué par de nouvelles générations d’écrivains et de cinéastes venus des marges sociales ou géographiques du Royaume-Uni dans la redéfinition et le « décentrement » de l’identité britannique.
Enfin, un certain nombre de contributions adoptent une perspective historique tout en s’inspirant de l’actualité récente et fournissent de pertinentes grilles de lecture permettant de mieux comprendre le Royaume-Uni aujourd’hui et les défis qu’il lui faudra relever. Tandis que Claire Charlot revient sur les interrogations nées de l’autonomie croissante accordée à l’Écosse et au Pays de Galles, Catherine Flaesch-Mougin analyse de manière convaincante la relation complexe entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni, « partenaire difficile mais fiable ». Parallèlement, c’est la question irlandaise et les doutes qui subsistent quant à l’établissement d’une paix durable qui ont retenu l’attention de Jean Guiffan.
Au-delà de questionnements propres à la sphère britannique, Atala vient ici nourrir une réflexion plus large sur la notion d’identité, indissociable de son envers qui serait l’altérité, intimement liée à la question du devenir, et suspendue entre réalité et imaginaire.
ANNE-SOPHIE LELUAN PINKER
Revue Atala n° 13, Le Royaume Uni, culture et identités.
Renseignements sur www.lycee-chateaubriand.fr/cru-atala/
Les « intuitions photographiques » de Georges Dussaud
Tout est ici en noir et blanc. Pour le photographe Georges Dussaud, « le noir et blanc est une matière. C’est le naturel des gens capté dans l’instant et la mémoire d’un monde qu’on a pu imaginer et qui, le regard posé, est déjà transformé ».
Ce propos en forme de manifeste est extrait du long entretien que le photographe de Châteaugiron, né en 1934, donne à Christine Barbedet dans un livre qui lui est entièrement consacré. Quarante pages d’interview où la journaliste questionne l’art et la parole d’un photographe humaniste qui depuis des décennies cherche à saisir le regard des autres dans la lignée de Cartier-Bresson ou d’Edouard Boubat.
Dussaud est un voyageur dénué d’impatience. Ses premières armes de vrai photographe, il les fit dans une région montagneuse du Portugal, le Tras-os-Montes, où il découvrit un milieu à sa façon, un territoire qu’il n’eut de cesse de photographier depuis lors. Mais son terrain d’artiste curieux des autres est aussi l’Irlande, l’Inde ou la Grèce, sans oublier la chère Bretagne.
Ennemi du recadrage, ami du panoramique, adepte du 35 mm, fervent de l’instantané intuitif, Dussaud a cette belle formule pour qualifier la « bonne » photo : « La meilleure photo est celle qui nous ressemble le plus (…) À chaque fois, c’est un autoportrait. »
Alors, libre à chacun de reconnaître Georges Dussaud dans les 50 photographies qui forment le cœur de cette élégante monographie. Surtout que ces cinquante-là sont ses « préférées ».
GEORGES GUITTON
Georges Dussaud, Intuitions photogaphiques, entretiens et textes de Christine Barbedet, préface de Jean-Pierre Montier, aux Éditions de Juillet, 130 pages, 20 €.
Polaire, une icône amie de Colette
Françoise Giraudet, une Rennaise, fait ressurgir la figure oubliée de Polaire, une femme qui eut en son temps une notoriété inouïe.
Chanteuse, artiste de music-hall, Polaire fut adulée des Parisiens autour de 1900. Elle était d’une beauté étrange, teint mat et taille de guêpe, cheveux bruns et regard en amande. Surtout, la belle était douée d’une gestuelle ébouriffante au point d’électriser le public des cabarets avec ses rengaines populaires nourries de comique troupier.
De son vrai nom Émélie Marie Bouchaud, elle était née à Alger en 1874 puis, enfant, était revenue en France. Famille nombreuse, petits boulots, la jeune fille ne mit pas de temps à suivre les traces de son frère Edmond Bouchaud, dit Dufleuve, un chanteur réaliste fort apprécié.
Polaire franchit un pas dans le « vedettariat » quand elle se lança dans le théâtre. Elle rencontra Colette avec qui se noua une histoire d’amitié à l’aube du siècle. Willy, le mari de Colette, adapta à la scène son roman « Claudine à l’école » pour que Polaire y tienne le rôle de Claudine. Ce fut un triomphe immédiat sur la scène des Bouffes-Parisiens, en 1902.
Dès lors, Polaire enchaîna les succès, multiplia les rôles et les voyages, tourna dans des dizaines de films, devint star, riche et aimée. Mais il arriva dans les années 20 que la beauté s’évanouît et que les ennuis d’argent l’assaillirent. Elle écrivit ses souvenirs : « Polaire par elle-même » et quitta la scène de la vie en 1939.
Reste l’image lumineuse d’une femme d’exception. Une élégance rare mêlée d’une étrangeté qui fascina ses contemporains. On dirait aujourd’hui qu’elle fut une « icône ». La preuve en est que de nombreuses traces picturales ou photographiques de Polaire nous sont restées.
C’est là qu’arrive Françoise Giraudet. Enseignante, cette passionnée de Colette est aussi une collectionneuse. Ayant accumulé une riche iconographie, elle a décidé de faire un livre illustré de près de 500 documents. Un festival d’images accompagné d’un récit autobiographique, mais surtout de témoignages de contemporains qui servent de légende aux photos.
C’est un bel hommage à l’esthétique d’une époque et à l’image d’une femme qui malgré les projecteurs ne cèdera jamais rien de son mystère.
G. G.
Françoise Giraudet, Polaire. La demoiselle à la rose rouge, 142 pages format 21 x 27, 30 €. Livre publié en auto-édition chez Cloître-Imprimeurs.
S’adresser à francoise.giraudet@wanadoo.fr/ Site http://pagesperso-orange.fr/livre-polaire/
Françoise Giraudet est trésorière de la société des Amis de Colette (www.amisdecolette.fr) qui publie les Cahiers Colette édités aux Presses Universitaires de Rennes.
Un livre de Colette et Mathurin Méheut
Voici un amour de livre. Un livre sur un livre. En 1929, la romancière Colette et le peintre Mathurin Méheut co-signent un ouvrage de commande intitulé « Regarde ! » Un album in-quarto où vingt dessins du maître se marient intimement à la prose fine de la mère de Claudine.
Livre rare, livre d’artistes où les animaux marins, mollusques et crustacés, explosent de couleurs selon une palette frisant l’abstraction. Le Breton Méheut s’est fait une célébrité de ces illustrations botaniques et animalières qui prennent parfois chez lui un tour japonisant.
En parfaite concordance avec ce chatoiement de vie, le texte de Colette est comme une injonction adressée aux enfants à « regarder » autour d’eux les beautés de la nature, en l’occurrence maritime. « Regarde ! » est un hymne enjoué aux plaisirs de l’estran.
Il est aussi, on le sent, une histoire d’amitié entre un auteur célèbre qui a planté ses pénates sur la côte bretonne entre Cancale et Saint-Malo, et un peintre qui, pour faire carrière à Paris, n’en a pas pour autant oublié sa Bretagne.
De « Regarde ! », le Malouin Jean-Pierre Montier, universitaire à Rennes, a fait un autre livre. Son ouvrage raconte l’histoire du livre, sa genèse, son contexte, ses soubassements. Riches et parlantes, les illustrations ne sont qu’un extrait du livre Regarde ! : ce qui prime ici c’est la mise en scène du texte savant se mêlant aux documents iconographiques et aux fac-similé du livre de Méheut et Colette. Une réussite pour cette belle collection intitulée « Lettres de… » où l’on avait déjà pu apprécier naguère les « Deux voyages amoureux de Victor Hugo en Bretagne ».
G. G
Jean-Pierre Montier, Regarde ! Colette et Mathurin Méheut, éditions Ouest-France, 72 pages, 18 €.
Dix-neuf jardins d’Erwan Tymen
Un beau livre sur des jardins d’exception. Ce sont des jardins par le paysagiste breton Erwan Tymen. Un artiste reconnu qui traite l’espace en plasticien, véritable créateur d’œuvres inscrites dans un temps qui les fait évoluer. C’est là toute la difficulté et toute la gloire de l’auteur de jardins.
Tymen colle au terrain géologique même s’il lui arrive d’importer de l’exotisme sur le sol armoricain. Le maître-mot pour le qualifier est celui de sobriété, une sorte de discrétion savante, sans effet baroque, qui pousse à la contemplation active. Le jardinier reste toujours nourri de ses « premiers souvenirs (…) tissés dans les landes de Lanvaux avec ses bouquets d’ajonc en fleur et ses bruyères, ses fougères fauves et ses prés vert fluoré ».
Le livre ici est bien plus qu’un livre d’images superbes signées Philippe Perdereau. Bien plus qu’une flânerie stimulante au gré de 19 étapes dans une nature maritime, bretonnes (mais il y a aussi l’Andalousie et la Suisse), il présente un décodage savant et lumineux de la manière de faire. C’est tout l’intérêt du texte de Christine Barbedet quand elle met en scène les explications d’Erwan Tymen.
Et puis, il y a, à la fin de ce catalogue de verdure une belle idée pédagogique et esthétique. Un chapitre appelé « Clefs » présente à partir d’une quinzaine de mots-clefs des aspects récurrents du vocabulaire ou de l’inspiration Tymen : lierre, ciel d’orage, table végétale, Irlande, Nouvelle-Zélande, sable-chaux, haie-bahut. Une vraie gourmandise.
G. G
Christine Barbedet (texte) et Philippe Perdereau (photo), Dix-neuf jardins Erwan Tymen,
chez Coop Breizh, 208 pages, 49 €.
« Juifs à Rennes », bien plus qu’une étude savante
Qu’est qu’être Juif ? Bien malin qui peut répondre avec précision après avoir lu les 600 pages de l’impressionnante étude que l’ethnologue Ida Simon-Barouh vient de consacrer aux « Juifs à Rennes ». Car ce que révèle ce travail attentif à capter une multitude des vies et des témoignages, c’est la pluralité des identités et des itinéraires contenus dans le mot « Juif ».
300 personnes
Dispersion d’autant plus marquante que l’auteur a choisi comme objet d’étude une communauté microscopique par le territoire et par le nombre : les Juifs de Rennes et de sa région ne comptent en effet que quelque 300 personnes. Sur ce total, Ida Simon-Barouh en a interrogé 90 d’une manière approfondie. Le mot communauté est d’ailleurs à prendre avec des pincettes tant dans la plupart des cas l’intégration dans la nation française et l’adoption des valeurs républicaine et laïque est patente. Très loin de tout « communautarisme ».
D’où l’absurdité d’un catalogage qui tendrait à réduire le Juif à une série de traits caractéristiques, ce que l’histoire de notre Occident n’a, pour le pire, pas manqué de faire. Mené avec la précision scientifique de l’ethnographe, le livre d’Ida Simon-Barouh vaut manifeste contre tout préjugé réducteur. Il ouvre à une connaissance fine, nuancée, d’une appartenance complexe, d’une communauté plurielle aux origines géographiques et culturelles éclatées, nourrie de divergences fortes quant à la croyance religieuse et à ses rites.
Microcosme rennais
De là, paradoxalement, l’idée que la mosaïque juive rennaise représente un microcosme crédible de la « judéité » générale, du moins telle qu’elle se vit en France. Certes, les Rennais intéressés par l’histoire locale trouveront ici une mine d’informations factuelles : sur l’origine géographique des juifs, sur leurs vies privée ou communautaire, mais aussi sur leur vie publique, sur la naissance de l’ACI (Association culturelle israélite), sur les lieux de culte qui furent attribués d’abord dans des locaux HLM et, depuis 2002, dans un nouveau Centre culturel israélite situé rue de la Héronnière. Ils découvriront aussi le soupçon d’antisémitisme « ordinaire » qui sourd encore aujourd’hui dans la ville du procès Dreyfus. Antisémitisme relancé récemment par la guerre de Gaza pour une opinion publique assimilant Juif et sioniste.
Sans ostentation
Découpant sa recherche par chapitres thématiques : langue, mariage, traditions, circoncision, fêtes, association, religion, Israël, rites funèbres, insertion dans la cité… Ida Simon-Barouh n’élude aucun des aspects de l’« être Juif à Rennes ». Dès lors, l’espèce d’atomisation produite par le pointillisme de l’étude universitaire pourrait ruiner toute tentative de réponse à la question initiale : « Qu’est-ce qu’un juif ? ». Il n’en est rien.
Être Juif, c’est se référer à une culture, une tradition, une histoire familiale. Avec, souvent, une religion qui sert de ciment même pour un incroyant « car les gestes accomplis ont un sens qui rassemble », note l’auteure. Être Juif c’est être hanté par la Shoah et rester discret dans l’expression de sa judéité : « Très peu l’affichent ostensiblement, sauf dans les situations particulières de manifestations antisémites ou ressenties comme telles », constate Ida Simon-Barouh. D’où une méconnaissance générale laissant la porte ouverte à toutes sortes de lieux communs suspicieux ou erronés.
Histoire personnelle
C’est ce défi de la connaissance que relève Ida Simon-Barouh dans son livre. Elle-même, en tant que Juive, est partie prenante de ce « travail », au sens psychanalytique du terme. Après une carrière d’ethnologue vouée à l’observation des minorités migrantes (vietnamienne, cambodgienne), l’universitaire s’est attelée à une mise au net de son identité floue. Réparant l’oubli, faisant revivre la chaleur de la communauté, « réglant sa dette » à ses parents et ses ancêtres, elle donne du cœur à un livre qui pour ces raisons dépasse le strict périmètre de l’étude savante.
G. G
Ida Simon-Barouh, Juifs à Rennes. Étude ethnosociologique, préface d’Albert Bensoussan,
chez L’Harmattan, 604 pages, 45 €.
Marcelin Berthelot entre science et politique
Des rues portent son nom. Quelquefois avec une faute. Comme à Rennes où « Marcellin Berthelot » porte deux « l » alors que son état-civil n’en possède qu’un. Il fut un personnage considérable de son temps, la Troisième République. Grand scientifique, il est le créateur de la chimie organique. Professeur au Collège de France, il fut également ministre de l’Instruction publique et ministre des Affaires étrangères. Il est l’auteur de plusieurs livres : outre des traités scientifiques, des ouvrages qui flirtent avec la philosophie. Car Berthelot, compagnon de route de la Libre pensée, croyait à la science et au positivisme. Il repose aujourd’hui au Panthéon.
Pour le centenaire de sa mort, un colloque national eut lieu à Tréguier en 2007. Pourquoi Tréguier ? Parce que Berthelot vécut une grande amitié avec le Trégorrois Ernest Renan, ce qui l’amena plusieurs fois à séjourner à Tréguier. Ils s’étaient connus très jeunes en tant que voisins de chambre dans une pension parisienne : Ernest avait 22 ans et Marcelin 18. Indéfectible amitié intellectuelle. Là où les choses se corsent c’est qu’ils ne partageaient pas les mêmes vues : entre le scientiste athée et le catholique breton, le dialogue fut continu, complice, respectueux et fécond, comme en atteste leur correspondance.
Les Presses Universitaires de Rennes publient sous la direction de Jean Balcou, spécialiste de Renan, les actes du colloque de Tréguier. Au fil des communications, se dessine la figure d’un homme de bien, à la charnière de la science et du politique. « Après Pasteur, l’homme du 19e siècle le plus utile aux hommes », selon la formule que Berthelot put entendre lors de son entrée à l’Académie française en 1901.
G. G
Marcelin Berthelot (1827-1907), science et politique, sous la direction de Jean Balcou, aux PUR, 180 pages, 10 €.
« Projet Bretagne », un guide pour l’action politique
La sortie du dernier ouvrage de Jean Ollivro a coïncidé, ce n’est pas un hasard, avec les élections régionales. Mais son objectif dépasse cet événement. Au-delà des débats électoraux, il s’agit de répondre à la question de savoir de quel projet la société bretonne a besoin ? Et quelle est sa place dans le jeu national, européen et planétaire.
Les limites effectives du système marchand, les effets de la mutation climatique, nous invitent à repenser profondément nos organisations, nos rapports aux milieux et aux autres. Par son sous-titre, « Pour une Bretagne belle, prospère, solidaire, ouverte sur le Monde », le livre envisage de revisiter tous les fondements de notre société. Qui mieux qu’un géographe, habitué à l’approche globale et à la complexité, jouissant d’une connaissance intime de son territoire, est habilité à le faire ?
D’entrée de jeu, Jean Ollivro rappelle la réelle connivence de l’école géographique bretonne avec son territoire. « Si la Bretagne a toujours eu besoin des géographes », écrit-il, citant Joseph Martray, c’est qu’elle les y invitait. Car les géographes ont trouvé dans cette péninsule de l’Europe si particulière, un terrain d’observation, d’étude, de prospective à leur échelle. Jean Ollivro, dans cet ouvrage, offre une synthèse et une réflexion inégalées pour la connaissance de la région et la définition de ses enjeux.
Dans un premier temps, c’est bien un tableau exhaustif de la région qu’il nous offre, appuyé par une cartographie démonstrative des enjeux spatiaux. Jamais un travail sur la Bretagne n’a été aussi fouillé, aussi encyclopédique. Tout ce qui s’y passe, s’y vit, s’y produit, s’y fédère, est là, décrit, analysé, mis en perspective. S’appuyant sur les travaux de « Bretagne Prospective », l’ouvrage constitue un formidable outil de connaissances en tous domaines : économie, environnement, culture, vie associative, comportements sociologiques.
Surtout, les réflexions qu’il propose ouvrent le débat sur cette Bretagne rêvée. L’analyse géographique démontre toute la singularite de ce territoire, de ses milieux, de son patrimoine – en un mot son identité – soulignant les vraies questions d’aménagement. Car c’est bien une société forte, consciente de son originalité qui est ainsi décrite, aujourd’hui confrontée à une alternative majeure : soit subir les processus uniformisants de l’économie marchande, soit affirmer ses spécificités pour mieux s’extraire des logiques de concurrence entre territoires.
Les débats sur la densification (notamment du littoral), les modèles d’organisation (polycentrisme contre métropolisation), les clivages internes déstructurants (littoral-intérieur ; est-ouest), la question environnementale, l’autonomie énergétique, l’organisation des réseaux de transports (« la Bretagne ne vaut pas un TGV »), l’oubli de la dimension maritimo-portuaire, sont autant de questions ouvertes au débat dans lesquelles le géographe affirme ses options en toute responsabilité : « Nous ne croyons en aucun cas à une Bretagne terrienne, marginalisant la moitié de son pays et devenant une lointaine banlieue parisienne. »
Aussi ces sujets rebondissent-ils inévitablement sur le terrain politique : celui du rattachement de la Loire-Atlantique, celui de l’affirmation du couple pays-région contre le département. L’auteur défend une nouvelle philosophie de la gestion, de l’indépendance et du pluralisme des Pays contre une démarche centralisatrice, allant jusqu’à proposer une « autoréforme » en ces domaines. Car conduire un projet n’est possible qu’en jouissant d’une véritable autonomie décisionnelle et financière. Aux politiques de s’en emparer, de l’exiger. Cette revendication, aussi brutale puisse-t-elle paraître, ne cherche jamais à heurter. Ses arguments restent démonstratifs, affirmant comme incontournables les conditions nécessaires à l’élaboration de ce « projet social » solidaire, généreux et partagé.
Il est décliné en partie finale de l’ouvrage à travers 19 propositions, véritable feuille de route pour l’action. On renoue là avec des accents « célibiens » dont Jean Ollivro se veut un peu l’héritier. Certes les conditions ont changé, mais le couple Géographie et Action, cher à Michel Phlipponneau, retrouve les orientations responsables, volontaires et citoyennes qui ont porté l’aménagement de la région pendant plusieurs décennies.
Bien sûr, l’exercice présente des limites. Les effets de la mutation climatique ne sont peut-être pas assez pris en compte, or ils vont rapidement changer la donne. Il faut axer la prospective sur le long terme. De même la dimension maritime, bien que soulignée fortement, n’est pas prise à l’aune de tous ses enjeux. Peut-être aussi, par réalisme, n’insiste-t-il pas assez sur les mutations nécessaires de l’agriculture et de l’agro alimentaire.
Reste que cet énorme travail fera longtemps référence. Il est un guide pour l’action politique. Aux divers représentants de la région de s’en emparer !
Yves LEBAHY
Jean Ollivro, Projet Bretagne, éditions Apogée, 272 pages, 20 €.
Seznec, la piste oubliée de Sion-les-Mines
Le 27 juillet 1923, un fermier de Sion-les-Mines fauchait son dernier champ de blé près des ruines d’un vieux moulin. Voyant un lièvre détaler et disparaître à l’endroit où se trouvait un vieux puits, il se penche au-dessus du trou béant. Et y distingue une masse verdâtre qui surnage : c’est le cadavre d’un homme sans tête, mutilé. L’autopsie estime à deux mois le séjour dans l’eau. Ce qui fait remonter le crime au 25 mai, jour de la disparition de Pierre Quéméneur, conseiller général du Finistère. En 1947, un adolescent de Chantenay, Michel Sorin, est vivement bouleversé par l’histoire de Guillaume Seznec, condamné au bagne pour le crime de Pierre Quéméneur, qui vient d’être gracié pour bonne conduite par le général de Gaulle. L’ancien bagnard ne cessera de crier son innocence, jusqu’à sa mort, le 13 février 1954, après avoir été écrasé par un chauffard.
À la mort de son père, Michel Sorin est contraint d’entrer dans la vie active et trouve un poste à la Mutualité sociale agricole. Sa première mission le conduit à Sion-les-Mines. À la ferme du village des Ormes-du-Bas, il rencontre un paysan qui, incidemment, lui parle du Puits Galot, « le puits de l’homme sans tête ». Et il précise : « Dans le pays, on prétend que c’est Quéméneur, vous savez, l’affaire Seznec ».Pendant vingt ans, Michel Sorin passe la moitié de l’année dans cette région de Châteaubriant. Il en profite pour accumuler les documents et les indices, à la faveur de ses lentes approches auprès d’une population peu encline à se confier, et déjoue l’omerta locale.
Si le Dr Daguin, qui a signé l’acte de « décès d’un inconnu », estime que celui-ci n’est autre que Quéméneur, les enquêteurs, eux, privilégient l’hypothèse d’un règlement de comptes crapuleux entre « toucheurs de bestiaux ». D’un côté, un cadavre sans assassin ; de l’autre, Seznec, assassin sans cadavre.
Nouveau rebondissement, vingt ans après la première découverte : Michel Sorin s’aperçoit qu’en 1942, les manœuvres conjuguées de deux moulins sur la Chère, au Gué-au-Loup, ont mis la rivière à sec. Un braconnier qui venait relever ses nasses découvre un paquet attaché à un piquet, au fond de la rivière. Il contient un crâne avec des dents en or (Quéméneur portait des dents en or). Craignant d’être poursuivi pour braconnage, il replante piquet et paquet au fond de la rivière. Le crâne refera brièvement surface dans un dépôt d’ordures, où des enfants le découvrent.
En 1943, un tueur de vieille dame, Chevance, est arrêté en possession des papiers de Quéméneur. Il meurt pendant son incarcération et l’on ne saura jamais pourquoi il avait ces papiers sur lui. Ce colosse a été vu discutant longuement avec Risque-à-tout. Enfin, en 1967, deux photos d’enfants sont retrouvées, dans le grenier d’une maison proche du Puits Galot. Elles portent la mention : « 1885 Ploarec Quéméneur », ce qui pourrait constituer la preuve du passage de Quéméneur dans la région.
C’est ici qu’intervient un certain Risque-à-tout, homme « de sac et de corde », assassiné par sa maîtresse Juliette, qui déclarera que son amant avait « un crime sur la conscience ». Dans cette galerie de portraits, apparaît aussi une mystérieuse veuve Robert, autre maîtresse de Risque-à-tout, discrète et fortunée, Henriette Sallé de son vrai nom, maîtresse de Georges de Hainault, l’un des principaux témoins de l’affaire Seznec. Cette même Henriette Sallé fit à Nantes l’acquisition d’une maison vendue par un notaire de Landerneau qui connaissait bien Pierre Quéméneur. Et c’est elle aussi qui se confessera à l’avocat de la famille Seznec, dénonçant le faux témoignage de son amant à propos de l’achat d’une machine à écrire par Seznec au Havre. Annick Caraminot semble convaincue de la thèse d’une manipulation policière sur fond de trafic de Cadillac vers l’URSS. L’enquête de Michel Sorin fut prise en compte en 2005 par la cour de cassation, mais ne put, si longtemps après les faits, être validée par une nouvelle investigation.
« La procédure a fait des progrès qui, ajoutés à ceux de la science, permettent d’espérer qu’un tel sinistre judiciaire ne se reproduise pas, indique Jean Danet, avocat honoraire, en préface. Mais une étape reste à franchir. La police doit encore accepter l’idée, si commune à ses semblables en Europe, d’une présence de l’avocat en garde à vue. La cour européenne des droits de l’homme ne conçoit plus le procès équitable sans cette garantie. »
Daniel Morvan
Annick Caraminot, L’homme sans tête, la piste oubliée de l’affaire Seznec. Éditions du temps, 128 pages, 12€.
Tags: Afrique appartenance arsenal assassin auteur Bretagne CHIMIE cinéma citoyens colloque concurrence couleurs culture débat décentralisation dense dialogue durable enfants Europe festival formes urbaines géographe guerre histoire Hommage humaniste identité jeunes liberté limites littérature livres mémoire métropole mutations Nantes nature objet opinion patrimoine Photographe photographies pluralisme Politique population Presses Universitaires de Rennes projet prospective publication qualité Rattachement recherche récit réforme réformes rennais Rennes réseaux ressources rites rôle romancière sens soupçon territoire transports ville voyages